Journal de Marie Bashkirtseff

J'étais à la musique avec Collignon et Olga, Marie et Nina sont restées chez nous étant venues en jupons et camisoles blanches, je disais donc que j'étais à la musique (robe Archiduc, chapeau Watteau bien). Chaque fois que Girofla arrivait nous parlions soit par hasard, soit exprès et c'est très bien. Le petit pourrait penser toutes sortes de choses qui ne sont pas.
Sa pâleur et son air triste m'intéressent je l'ai dit tout haut, il m'est sympathique, je l'aime bien. Pas love mais like.
Il doit avoir un chagrin, dit Collignon; si oui, je le plains car je répète encore il me plaît beaucoup ce gentil Girofla, si frais, si pâle à présent.
Comme presque tous les jours nous dînons avec les Sapogenikoff.
Grand-papa demanda s'il y avait du monde à Bade, et ce qu'en disaient les Mortier qui y vont chaque été avec leur magasin.
— C'est plein, dit maman, cette année je ne sais pas mais l'année dernière il y avait foule. Le duc de Hamilton était là avec sa femme.
— Et il y avait autant de monde qu'avant ? demande le grand-père.
— Non pas comme avant, mais beaucoup. D'ailleurs on a beaucoup joué à la roulette chez un banquier et le duc de Hamilton a perdu un demi million.
Ils continuèrent encore mais j'en avais assez, ça y était comme on dit dans les bêtises d'Offenbach. Folle, folle, folle cent fois folle de dire que j'ai oublié ! Oublié ^1^ Allons donc, est-ce qu'on oublie ces choses-là ! Est-ce que... Oh ! Ventre-Saint-Gris ! Suis-je donc plus laide que l'autre femme. Cent fois non, je suis et plus blanche, et plus jeune, et plus fraîche, et plus jolie et ma taille est plus souple, et ma peau plus ferme, et mes pieds plus petits.
Riez, riez ! J'énumère tout pour faire mieux sentir mon indignation.
Si j'étais laide, bête, ignorante et si je ne l'aimais pas cela se comprendrait ! Mais...
Mon Dieu pourquoi m'avez-vous punie ainsi ! Pourquoi pendant que tout le monde cause, rit, je me mets à l'écart et ne dis rien. On va au jardin, on danse, on saute, on- crie, jeunes et vieux, moi aussi mais comment ! Je dis adieu à Markevitch qui part demain. Je voudrais être seule et je suis entourée.
Oh ! la misérable figure que je fais et que mes larmes me semblent bêtes !
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, Vous qui pouvez tout, Vous qui êtes si bon, Vous qui ordonnez de pardonner, pardonnez-moi donc car, après tout, je n'ai rien fait d'extraordinaire !
Pardonnez-moi et faites-moi vivre !
Grand Dieu que j'aime et en qui je crois, Créateur, Auteur divin de toutes choses. Mon Père, mon Dieu, ayez pitié de moi, abaissez vos yeux jusqu'à moi, daignez comprendre ma misère, faites que les larmes qui m'obscurcissent les yeux en ce moment passent et ne reviennent que pour être des larmes de joie et de reconnaissance.
Vous savez bien, mon Dieu, que depuis le commencement je vous ai prié que je n'ai eu et que je n'ai d'espoir qu'en Vous, que sans Vous il ne me reste que la mort ! Mon Dieu, ayez pitié de moi. Pardonnez-moi la vanité, l'ambition, surtout à l'égard de cet homme, car je l'aime, je vous le jure et Vous le savez bien ! Pardonnez-moi mon Dieu, car je ne sais si je pleure l'homme ou le duc de Hamilton.
Je suis ambitieuse, pardonnez-le-moi, entrez dans mon âme, Vous verrez qu'elle n'est pas noire. Si l'ambition est un péché grave je suis perdue ! Oui, mais tournée d'un bon côté elle ne nuit pas. Qu'est-ce que je demandais après tout, à l'aimer et à vivre le plus honnêtement du monde, à faire le bonheur d'un homme... Mais Vous avez pensé mon Dieu, qu'une autre le ferait mieux. Votre volonté est faite.
Mais entendez-moi donc, mais donnez-moi donc ce que je demande depuis trois ans !
Dieu, Dieu soyez le vrai Dieu et non une idole qu'on supplie en vain, donnez-moi des paroles, inspirez-moi des expressions pour Vous attendrir !
Mais laissez-vous donc fléchir, est-ce que croire et prier n'est point assez.
En écrivant je prie le mieux, à genoux je récite des prières, ici je prie.
Oh ! mais je suis exaspérée, il me semble qu'il ne m'entend pas. Mon Dieu, Mon Dieu faites-moi espérer, permettez-moi au moins de croire.
Entendez-moi, souffrez que Votre cœur s'attendrisse, prenez-moi en pitié, pardonnez ce que j'ai fait de mal et entendez-moi.
Je suis folle ! Je voudrais que Dieu m'apparaisse ! Oh ! C'est alors que je prierais tant que, fussé-je cent fois moins digne, Il m'entendrait et m'exaucerait.
Sainte Vierge et Fils de Dieu, à vous j'ose mieux parler, priez Dieu de m'entendre. Vous notre Sauveur, vous avez été homme, vous me pardonnerez, ayez pitié de moi, Sainte Vierge Marie, vous qui avez été femme !
Priez Dieu d'être miséricordieux, priez-le de m'écouter !
Qu'il ne me fasse pas éternellement languir, qu'il me sauve, qu'il me soit bon !
Sainte Marie, Vous dont je porte le nom, Vous, mère du Christ, Vous ma protectrice regardez-moi d'un œil favorable, ne Vous détournez pas de ma misère, soyez bonne, soyez douce, Vous ne pouvez être autrement, tâchez de fléchir Dieu !
Oh ! S'il y a un Dieu, un Christ, une Vierge, ils m'ont entendue II!!