Dimanche, 9 mai 1875

Je continue à faire des rêves superbes. Hier c’étaient des géants, Mmes Prodgers à cheval et Vigier sur un âne. Toutes deux cinq fois la grandeur naturelle. Ensuite Gioia plus grande encore, celle-là je l’ai embrassée. Ceci veut dire que le succès dépassera mon ambition, c’est difficile, sinon impossible.
Puis j’ai rêvé encore de théâtre toujours le même, je le vois si souvent que je pourrais le dessiner, que Fritz devait chanter, que maman ne me laissait pas aller, que je priais Collignon.
Aujourd’hui j’ai rêvé que je visitais la maison de Blackprince, mais si distinctement que je me souviens de chaque chambre, de chaque meuble, il y avait le portrait de Rosalie Léon et le portrait de M. Rosalie Léon, lui très ressemblant mais la tête en bas, et à côté encore un autre portrait de lui toujours renversé.
Je montais des escaliers, ce qui annonce des félicités sans fin.
Enfin si je croyais tout ce que me prédisent les rêves...
Une chose m’attriste et chaque fois que j’y pense ou qu’on m’y fait penser m’assombrit tout à coup. C’est cette idée que j’épouserai Miloradovitch.
Alors je pourrais bien accuser la Fatalité comme « la Belle Hélène ». Ma foi, si je l’épouse, je ne me gênerai pas. Mais qui me force à ce mariage ? Mais quelle raison ai-je pour le refuser ?
Dieu le veut et, pour accomplir sa volonté, il me met dans l’esprit l’idée que je suis une vieille fille ou le serai bientôt, que nous ne vivrons jamais bien. Il m’inspire mille désespoirs pour me faire accepter cette union comme un portus salutis
Eh ! qui peut résister à Sa volonté, puisqu’il a tous les moyens à Sa disposition ? Tout en ne voulant pas je me sens entraînée, pas pour dire, mais véritablement tout à fait véritablement entraînée, tellement entraînée que je n’y puis rien, comme dans un cauchemar et comme dans un cauchemar aussi lorsque j’étais poursuivie par un loup, je courais, je courais toujours, mais mes jambes faiblissaient, mon cœur battait, je faisais un effort pour courir encore mais les jambes manquaient et pliaient, je sentais la bête féroce s’approcher et je me jetais par terre en me disant: eh bien qu’elle me mange, après tout ce n’est qu’un rêve et je vais me réveiller au moment suprême.
Et, en effet, au moment où je sentais la gueule brûlante du loup près de ma figure je me réveillais.
Il m’arrivait aussi étant poursuivie de me jeter du haut d’un escalier pour me réveiller.
Eh bien c’est comme ce cauchemar, je n’ai ni raison, ni volonté, je vais en Russie, pourquoi ? Je dis pour acheter des chevaux et une fourrure, mais je sens que la fatalité m’y pousse.
Au diable les noires idées ! J’aime mieux raconter l’expédition à la fourchette que de m’occuper de vaines fantaisies.
De deux à deux heures et demie je me promène à la Promenade de notre côté, pas du côté de la mer, sans chapeau et avec Marie et Olga.
Nous admirions les jardins des petites maisons mauves, celui de Rosalie est un amour de jardin. Je m’arrête devant Gioia, comme elle n’est pas ici et que tout est fermé, je cueille des marguerites en passant le bras à travers la grille et nous les effeuillons solennellement. O fleur, pensai-je, toi qui es de son jardin, du jardin où il a passé, où il s’est promené, dis-moi une fois, pour toujours, serai-je jamais, au moins une fois et dans n’importe quelles circonstances, pour lui ce que elle lui a été. J’arrache tous les pétales de mon côté et les deux filles du leur, et une fleur m’a dit oui, et j’ai relevé la tête avec joie, dépit, honte et colère, mais je l’ai relevée car j’étais étrangement satisfaite.
Ceci me dédommagera de tout ! Et je crache sur tout du moment qu’une pareille chose m’est promise.
Je n’étais pas seule, il fallait parler, nous ramassâmes quelques cailloux sur la terrasse de Rosalie, nous prîmes quelques feuilles de chez Gioia toujours à travers la grille et retournâmes chez nous riant et bavardant.
Nous montons dans mon étude et je tiens ce discours: Mes chères, nous fondons une maçonnerie, vous savez, cette société a pour but l’accaparation des jeunes gens. Nous sommes pour le moment trois seulement, avec le temps chacune de nous recrutera. Toute société a eu un commencement. Nous allons composer un philtre qui sera divisé en trois parties, chacune de nous en recevra une.
Ma proposition acceptée avec enthousiasme, nous préparons le philtre ou talisman; de l’eau de Seltz, les cailloux et les feuilles que nous avions et qui viennent de deux endroits favorables pour ce que nous voulons, et outre cela chacune de nous en se piquant le doigt avec un courage de Spartiate y versa trois gouttes de son sang. Le tout bouilli et dissous par un procédé chimique. Et maintenant, dis-je, jurons, et je vais vous dire notre devise et notre cachet. Trois grâces soutenant un ruban enguirlandé de roses sur lequel sera écrite cette devise: Audacter et amanter. Ce qui veut dire hardiment et tendrement.
Le deuxième speech produisit le même effet que le premier, nous jurâmes et ayant soigneusement caché le breuvage nous descendîmes, nous arrangeâmes un peu et sortîmes.
A quoi est-on réduit Mercator ! faute de mieux nous avons avisé trois blancs-becs américains qui étudient à l’école de Wash. C’est indigne !
Passons à la fourchette. Le soir ayant mis de grands manteaux de conspirateurs nous sortons furtivement comme des voleuses que nous sommes comme on va voir, cachant sous ces manteaux, moi une fourchette, Marie un couteau et Olga rien du tout. Comme exprès la lune éclaire. C’est fâcheux mais n’importe.
Nous passons la villa Gioia et sans avoir l’air de rien Marie donne plusieurs coups de couteau entre deux pierres rustiques qui forment la terrasse, nous repassons encore une fois et cette fois prompte comme... moi, oui comme moi, j’enfonce ma fourchette et retire avec elle mon trophée, un tout petit cactus que nous avons remarqué et résolu de voler cet après-midi encore. Un cactus grand comme une pièce de vingt sous. Mais comme nous étions fières ! On alla aussitôt au jardin et je plantai la chose volée en disant: Croissez, prospérez, je vous donnerai un nom digne de vous, avec le temps je mettrai à côté de vous un écriteau comme on fait pour les plantes rares, et j’écrirai dessus:
Planta furum.
Que je suis heureuse mon Dieu de pouvoir m’occuper de bêtises; Marie propose de lui voler, à Gioia, tous ses petits cactus, alors je vais jusqu’à proposer de la prendre elle-même et de la placer dans notre bassin. C’est vraiment heureux de pouvoir tout être.
Vieille et enfant, bête et spirituelle, je hurle avec les loups... pas toujours cependant, je ne souffre pas les vilains et entre vilains ne deviens pas vilaine ou si je le deviens c’est bien malgré moi.