Journal de Marie Bashkirtseff

Des Espagnoles, avec leurs marchandises viennent. J'achète une mantille noire dont je deviens folle et à cause d'elle, de la langue espagnole et de l'Espagne. Tout ça en un instant.
J'ai ôté les galons d'argent de ma robe blanche, j'ai arrangé la jupe et je l'ai fait laver. De sorte que c'est maintenant une longue robe de laine légère, d'un blanc jaune, et mate, molle et pendante comme une robe d'ange.
Je la mets et par-dessus la mantille, je prends un éventail et vais chez Nina. Je pouvais bien sortir avec ce costume, il n'y avait pas une âme vers douze heures et demie.
Je les trouve à table, derrière moi Léonie porte un plat d'écrevisses, je m'installe et les mange tranquillement. On rit à table puis au jardin.
J'ai acheté vingt paires de bas de soie, je n'en veux plus porter d'autres car c'est un délice que de voir ma jambe ferme et élégante et mon pied mignon dans mon bas de soie. Que je plains ceux qui ne peuvent le voir.
Maintenant disons qu'on nous a fait grand peur. Trifon écrit, supplie Walitsky de venir car, dit-il, grand-papa a un coup d'apoplexie. Je crus d'abord que c'était Georges et je ne m'étonnai et ne me chagrinai, seulement j'eus comme un remords de l'avoir maltraité car, malgré toutes ses abominations, je ne puis m'empêcher de le plaindre. Quoi que je dise j'ai bon cœur.
Tout le monde s'émut et je m'occupais à étudier les diverses physionomies, très émue au fond et indifférente en apparence.
Dans dix minutes nous fûmes rassurés, grand-papa est simplement tombé s'étant heurté à sa table, pauvre aveugle qu'il est, et s'est coupé la joue et abîmé l'œil, celui avec lequel il ne voit rien.
Je rentre et nous le soignons avec Collignon, c'est-à-dire elle le soigne et je regarde.