Vendredi, 30 avril

Hier avec Marie et Olga nous avons fait la bonne aventure, j’ai ouvert le livre pour Blackprince et je lis: il se marie.
Vraiment je n’ai qu’à toucher un homme de la pensée pour qu’il se marie.
Je meurs de faim, notre cuisinier ne vaut plus rien. Je prends Léonie et m’en vais chez les Sapogenikoff. Je les trouve tous au jardin, maman dans un fauteuil, en face le perroquet en liberté, sur un divan Nina, Yourkoff et Walitsky et, plus loin, à l’ombre des orangers sont étendues, sur un tapis Marie, Olga et Dina lisant, Prater à leurs pieds et Mistigri, le singe de Nina sautant, courant, jouant et volant de branche en branche. J’ai senti l’air de paresse qu’on y respirait, on se sent mou et incapable de rien. On se sent un berger de Virgile. Un soleil ardent qu’on évite sous de beaux orangers couverts de fruits, couché non pas sur le gazon, le gazon c’est trop sale à cause des insectes, mais sur un tapis jeté sur le gazon.
Voilà des gens heureux.
dans la marge
W veut toujours dire Walitsky.
Nina et Walitsky assis côte à côte et lisant attentivement dans le même livre, quel livre ? Théocrite peut-être ou Virgile ? Non, plus sublime encore, c’est un livre qui donne la joie et la paix à l’âme et au corps, c’est un livre de cuisine.
Ils lisent religieusement et lèvent de temps en temps des yeux béats l’un sur l’autre pour se consulter.
Cette douce lecture terminée ils se rendent au temple où ils immolent une victime et après avoir consacré aux chiens les entrailles, ils l’assaisonnent et la mangent ayant soin de régaler tout le monde. De temps en temps Yourkoff va en ville et en rapporte ou des asperges grosses et blanches comme des bougies de L’Etoile ou des fraises ou des concombres frais.
On se met à table. Walitsky en face de Nina, le potage est trop salé, Est-ce vous, Loukantchik qui avez salé ?
— Non c’est vous, Nina Alexandrovna, répond Loukantchik.
— Loukantchik, reprend Nina, nous avons mis trop de légumes, et ainsi de suite.
Après diner, on va chez maman, à onze heures on la laisse et Walitsky va dans la chambre de Nina et des jeunes filles qui, ayant cédé leur chambre à maman, dorment chez leur mère, s’assied au milieu de la chambre et raconte une multitude d’histoires et d’anecdotes sur un certain Nikonor, son bouffon en Russie.
Walitsky n’est pas un grand prince mais il avait son bouffon, Nikonor Nikolevitch Popoff, employé du gouvernement et fils d’un prêtre. Il raconte ainsi jusqu’à quatre heures du matin puis se retire chez Yourkoff, et le lendemain on reprend encore le livre, la bible des profanes et on recommence comme la veille.
La vie des Sapogenikoff à présent c’est une idylle, notre vie à nous c’est une Iliade plus terrible et sanglante que celle d’Homère.
Les Sapogenikoff de riches à millions sont devenus pauvres et ils prennent si noblement la chose que c’est plaisir à voir. On m’a envoyé de Russie mes armes, les voici: maintenant je vais y ajouter certaines choses qui y resteront depuis moi et j’y écrirai ma devise que je n’ai pas encore trouvée.
Je n’ajouterai rien du tout, ce sont des plaisanteries.
Petit écu dessiné à la plume : couronne et casque grillagé entre des lambrequins, une épée en fasce et une tour crénelée
Les armes de Marie, reçues de Russie, dessinées à la plume Mon Journal, t. 5 (fac-similé) — tome05.docx image 1 (après ¶704)
Grand écu à la plume : casque grillagé sous une couronne et un panache, lambrequins, une épée en chef ; en pointe une tour crénelée entourée d'étoiles et d'épis
Les armes de Marie avec ses ajouts : cinq étoiles et épis de blé Mon Journal, t. 5 (fac-similé) — tome05.docx image 2 (après ¶707)
On voit ce que j’ai ajouté, je veux avoir trois roses, (la rose est ma fleur), à défaut de trois plumes mais à défaut de Ich diene, je ne vois vraiment quoi mettre, j’ai pensé à mettre volo, mais c’est trop présomptueux pour une petite comme moi et puis j’aime mieux avoir une devise plus pieuse, Dieu pourrait se fâcher. J’ai ajouté mes deux rêves, les cinq étoiles et les épis de blé. Je ne sais vraiment comment disposer tout cela. On y songera.
Détestablement mise, avec une robe de ma tante je vais voir « La Belle Hélène » avec Marie, Olga, ma tante et Louba. Je me cache car je ne suis pas moi-même ainsi mise.

Notes

En russe dans le manuscrit ; traduction française de l’éditeur. ↩
En russe dans le manuscrit ; traduction française de l’éditeur. ↩
En russe dans le manuscrit ; traduction française de l’éditeur. ↩
N.d.É. : Ich diene (« Je sers ») : la devise du prince de Galles, inscrite sous son insigne aux trois plumes. ↩
N.d.É. : volo : « je veux », en latin. ↩