Samedi, 9 janvier 1875

Je ne vais pas chez Laussel n’ayant pu préparer ma leçon. Je sors avec Dina.
Ce soir grande représentation aux Italiens, « La Somnambule », nous avons la troisième loge du bel étage à droite.
Pelikan et Bottóne ont dîné, ce dernier nous accompagne au théâtre.
Grand éclairage a giorno, les hommes en habit et cravate blanche, les femmes plusieurs décolletées et la tête couverte de fleurs mais toutes très élégantes.
En un mot c’est ainsi qu’on devrait toujours être dans ce théâtre, l’Opéra est un théâtre élégant, on a assez du Français pour y être libre, c’est ce que Galula a remarqué lui aussi, ce petit clerc, tout superbe de sa grande cravate blanche.
Je suis en bleu, cette adorable robe de soie bleue, telle qu’on en voit sur les émaux ou sur ivoire, ces robes du siècle passé et ma coiffure. Le bleu me va très bien et la robe, le corsage du moins aussi. La jupe est faite comme une jupe longue et est courte, mais au théâtre on ne peut distinguer ces finesses surtout quand on ne se montre pas trop.
en travers
J’étais attifée comme une fille de vingt ans.
Je suis donc contente de moi, ceci posé disons comment sont habillées ma tante et Dina et faisons le tour de la salle.
Dina a une robe de soie rayée blanc et noir, longue, bien faite, elle la met pour la première fois, ma tante est en crêpe de chine blanc, velours violet et valenciennes, elle est au milieu et moi et Dina occupons les places de côté. Dans la première loge est la Prodgers avec la Vigier, toutes deux en rouge, la première en velours, la seconde en soie et je ne sais quelle autre grosse étoffe, cette belle dame s’est découvert la poitrine jusqu’à la ceinture couverte il est vrai de dentelles mais n’en ayant pas moins l’air indécent.
Les Pamphiloff nous séparent de ces deux vilenies.
Vis-à-vis deux loges sont occupées par les Durand et les Lewin, tous en toilettes gala, même les deux petites filles avec des fleurs et des valenciennes sur la tête, pauvres enfants ! Ce malheureux Lewin a, je crois, épousé toute la famille. En me penchant je vis au dessous de nous les Galve en bleu.
Dans leur loge les Sabatier, à côté les Gonzalès, le vieux Rémy m’a envoyé deux saluts et deux sourires adorables.
Un peu plus loin toujours au rez-de-chaussée une loge dans laquelle vinrent successivement Lambertye, Woerman, le prince de Furstenberg, le comte d’Arnim, Jarochevsky et d’Audiffret. La loge des jeunes gens un peu mieux que Saëtone & C°.
Le vieux Emile avec ses deux petites filles dans sa loge où le jeune reste la plupart du temps, un tranquillo rêveur, et faisant des poses tout à fait mélancoliques.
Le comte Markoff nous vient voir, arrivé depuis une heure il n’a eu le temps que d’accourir à l’opéra.
Belona est une belle personne brune, mais l’absence du fard et sa coiffure (les cheveux lisses et deux nattes) l’enlaidissent. Elle a une belle voix de mezzo soprano, jeune, fraîche et souple, mais pas assez d’étude, les sons ne sont pas liés et la voix n’est pas bien forte, n’est pas brillante et ne produit pas grand effet.
Quand on fait attention on entend qu’elle chante juste, que ses notes sont pures et que la voix sort facilement, mais pas de force, pas de brillant !
Tant il est que la moitié a applaudi et la moitié a chuté.
Elle apparut sur la scène fière et sûre d’elle, mais vers la fin voulant braver sa défaite, cette assurance s’est changée en une effronterie elle prit un air effronté sous lequel on voyait bien l’offensée.
Elle reçut une quantité de bouquets et à la fin comme pendant toute la soirée quand on l’a rappellée elle vint, regarda ceux qui chutaient avec mépris et remercia par des sourires charmants les applaudisseurs.
M. d’Olivier nous reconduisit jusqu’à la voiture.
Ce soir on a vu toutes les plus belles fleurs de Nice qui ressemblent beaucoup à des chardons.