Mercredi, 28 octobre 1874 Je n'ai presque pas dormi, un rhume affreux me maltraitait. A peine levée, je vois entrer une énorme bête jaune et, derrière elle, maman. C'est mon mastiff de Londres. Un chien grand comme un veau et magnifique. J'étais réellement contente de voir mon chien aussi magnifique. Toute la journée nous n'avons pas osé mettre en sa présence Prater. En jouant ce géant [Rayé: est plus] a mordu maman; quand il se lève et pose ses pattes sur mes épaules il est plus grand que moi. Tout le monde le craint, il est jeune et aime à jouer et on pense qu'il se fâche. Toujours en jouant il a pris Fortuné par le bras et l'a ainsi traîné depuis la Promenade jusqu'à la maison, sans que le petit pousse un cri. Je le nomme Porthos. Nous reconduisons Ange chez elle, Audiffret passa et ma mère embarrassée, qui me regarda, craignant me voir rougir. Mais je ne le fis que quand ma tante dit: — Pourquoi se retourner ainsi, idiot ! — Qui ça ? demanda Ange. — Un paysan d'ici, dit maman. J'allais oublier de parler de deux choses remarquables: la première c'est qu'en me promenant avec Mlle Meuzier, elle me parla la première du duc de Hamilton et nous en dîmes la même chose qu'à Ostende, et la deuxième c'est que Thiers après sa captivité chez les bandits italiens et sa descente aux enfers est arrivé ici. Ce soir on a illuminé l'hôtel de la Méditerranée, où il loge, un orchestre joue et la mer est couverte de bateaux avec des lanternes multicolores, un grand bateau au milieu illuminé et lançant des chandelles romaines, des étoiles et éclairant la Promenade des feux de Bengale. Véritable fête vénitienne, quand l'illustre vieillard paraissait sur le balcon on criait: — Vive Thiers, vive Thiers ! en agitant les chapeaux. Nous étions dans la foule avec Angel, Bihovetz, Nina et Pâris, ces deux derniers à la suite d'une querelle se trouvent encore chez nous à dix heures, nous tous allons manger des glaces chez Rumpelmayer. Mais rentrée et déshabillée je fus saisie d'une terreur inexprimable ! Ma figure brûlait, je ne pouvais regarder les lumières, je me sentais la tête lourde. J'étais horrifiée j'ai cru que j'allais être malade de la... horreur ! Je me mis à genoux et j'ai prié avec toute la force de mon âme, j'ai demandé pardon de tous mes péchés, j'ai supplié Dieu autant que je pouvais, d'autant que j'étais inspirée par la terreur qui s'emparait de plus en plus de moi ! Ah ! si chaque jour je priais ainsi je serais plus heureuse ! Je pensais avec horreur au lendemain, je me voyais déjà devant une glace !.. Je m'imaginais déjà voilée fuyant de Nice avec ma tante, et allant à Londres me faire émailler...