Mardi, 30 juin 1874

Hier nous avons causé beaucoup avec Mme Basilévitch, je ne lui trouve pas énormément d’esprit. Je lui donnai des nouvelles de Nice et des Niçois.
Nous dînons chez la marquise Viviani. Mme Basilévitch vient avec nous, à pied. Nous fûmes reçus par un domestique en livrée, ensuite par le marquis et la marquise. J’étais en blanc et les cheveux sur le dos, ces derniers jours je tombe amoureuse de mes cheveux. Je les trouve dorés, frisés, soyeux.
Je me réconcilie avec les façons du marquis, il est italien ! Et à ce titre on peut lui beaucoup pardonner. Ce Kirch m’ennuie, je crois qu’il ose m’admirer. Je ne l’ai jamais regardé en face, il n’en vaut pas la peine. Si au moins il se tenait à l’écart, mais il veut être un égal.
Je suis contente lorsque nous restons dans le cabinet du marquis; moi, Mme Basilévitch, le marquis, sa femme, Dina et Paul. Maman resta au salon avec Kirch, c’était bien heureux.
Je trouve que des hommes [Rayé, blasés] usés, et tout ce qu’on veut, ne peuvent jamais dire autant que deux femmes ensemble. Maman et Basilévitch causèrent et dirent tant qu’on nous éloigna, puis Kirch est venu dire que, tout vieux et blasé qu’il est, il ne peut entendre ce que ces deux dames disaient. Chez le marquis nous avons ri tout le temps, il s’agissait de notre âge, du mien et de celui de mon frère. Il voulait prouver qu’il est l’aîné, le marquis ne pouvait comprendre comment nous pouvions avoir pendant deux mois chaque année le même âge. Je lui expliquai et nous riions. Je le trouve charmant et aussi comme il faut qu’un Italien peut l’être. La marquise a fait voir mon pied, son mari l’a pris dans sa main et vit à ma grande satisfaction que j’étais chaussée on ne peut plus largement.
Dans l’extase d’une discussion il me toucha la joue avec sa main comme on fait en Italie. Je fus surprise.
- Oh marquis, dis-je, ne sachant que dire.
- Comment je ne puis vous faire cela, à vous une enfant.
Je n’étais pas fâchée, c’était drôle et il me baisa la tête comme à une enfant.
Mme Basilévitch s’ennuyait assez, il n’y avait pas de monsieur qui s’occupait d’elle.
Pendant une conversation ou plutôt une discussion sur les âges de la femme je dus retenir cent fois des ripostes et des sourires. Mes quinze ans étaient là, devant moi, comme un deus ex machina. Le Viviani disait que la femme n’est véritablement femme qu’à trente ans, la Viviani disait qu’il n’y a rien que la jeunesse.
- Mais voyez donc, disait-il, ces deux demoiselles et Mme Basilévitch, elles sont charmantes, je les placerai dans un cadre et on les adorerait comme des divinités, comme des fleurs, mais, mais la femme de trente ans, oh la femme de trente ans ! A cet âge elle sait plaire, elle veut plaire, elle sait attirer l’homme par sa conversation, elle est formée, ah la femme de trente ans, la femme de trente ans, répétait-il en se frottant les mains d’un air tout... italien, la jeunesse c’est la poésie mais à trente ans c’est la prose, et quelle prose.
- Cependant, me hasardai-je, avant d’avoir aimé la poésie vous ne pouvez aimer la prose.
- Non, dit-il s’adressant plutôt à tous, voyons on ne peut pas avoir toujours une rose près du nez.
- On ne peut non plus toujours avoir une pêche entre les dents, pensai-je... seulement. Je ne puis parler, c’est bête.
Le dîner et la soirée surtout était agréable, il n’y avait pas ce paysan de Kirch, tout le monde dit qu’il est la fleur des cavaliers belges; je le trouve atroce. Il est bien élevé mais il m’est antipathique. Nous allons encore au Casino, le bal dure encore, Macainne est là, Basilévitch me prend le bras, se met à côté de moi, mais l’Anglais se montre froid.
Nous avons dansé, moi, Body, Basilévitch et Paul, une contredanse fantaisie, avec des figures extraordinaires, c’était amusant.
Je me conduis très bien et tout le monde me connaît. Les quelques carcasses d’hommes qui sont ici, aussi.
Nous sommes les seules entourées, Body, Kirch, Walitsky et Paul; en voilà quatre, grande misère mais agréable à l’œil.
Kirch s’esquive, et après avoir joué au billard, ce billard est le rendez-vous de Basilévitch et de Macainne. Jusqu’à ce que son tour arrive elle cause avec lui. Jamais je ne tourne la tête vers lui, il s’approche et parle, moi très peu. Laissons-le à cette pauvre femme qui cherche quelqu’un. Il est beau, mais ordinaire. Nous rentrons tous ensemble, moi Basilévitch bras dessus bras dessous, Paul, Macainne, Dina, Walitsky. Mais prés du Pouhon on s’arrête, on réveille la femme qui se montre toute effrayée, en bonnet de nuit tenant une bougie à la fenêtre. On ouvre la source et nous prenons de l’eau.
Paul est tombé, par hasard, à genoux devant Basilévitch. Elle pria de ne pas parler haut pour ne pas réveiller son mari. On rit. En s’en allant elle serra la main à l’Anglais, mais il ne la lâcha pas de suite, mais peu à peu en glissant et finit en lui pressant les doigts, il faisait sombre mais j’ai vu. Pendant tout le dîner on ne parlait que de lui. Des jeux de mots et d’esprit ne l’épargnaient guère.