Lundi 8 décembre 1873

Dans deux jours.
« Pourvu qu’il soit heureux ! »
J’ai l’habitude ces derniers jours de commencer le journal par « dans deux jours etc », je l’écris la veille.
Je ne puis, non jamais de ma vie... jamais au monde je ne pourrai dire ce que j’ai senti en lisant le « Galignani », journal fatal, source de toutes mes tribulations malheureuses. L’article est intitulé - Le mariage du duc de Hamilton.
HAMILTON.---The Glasgow Herald states that arrangements are now nearly completed for the befitting celebration of the marriage, on Wednesday next, of the Duke of Hamilton to Lady Mary Montagu, eldest daughter of the Duke and Duchess of Manchester
The ceremony takes place in Kimbolton Church, Huntingdonshire, and on the previous evening a ball will be given at Kimbolton Castle, which for upwards of three centuries has been the chief seat of the family with which the Premier Peer of Scotland is about to be allied. The event will be marked by great rejoicings on his grace’s extensive estates in the Middle Ward of Lanarkshire, Arran, Kinneil, etc. The principal festivities will take place at Hamilton, where on Tuesday night, in the Town-hall, an assembly will be held, to which, we believe, about 600 invitations will be issued, comprising the leading families in the county. The mineral and agricultural tenantry on the Hamilton and Kinneil estates will be entertained to a grand banquet in the Riding School of Hamilton Palace on Wednesday afternoon, and a similar entertainment will at the same time be given to all his grace’s employés. The Chatelherault cannon have been remounted for the occasion of the marriage, and a salute will be fired immediately on the completion of the nuptial ceremony. In the evening, there will be a display of fireworks; bonfires will be lit on the heights at Chatelherault and Dechmont; besides other outward indications of the general rejoicing.
The Queen’s Own Yeomanry Cavalry, the mineral and agricultural tenantry, the officials and workmen on Hamilton and Kinneil estates, and servants in the palace and in Arran have subscribed handsomely for wedding gifts to Lady Mary. The employés’ present consists of a magnificent inkstand of chased design, costing, it is stated, close on £200.
Over £2,000 has been subscribed by the tenantry of Lanarkshire on the estates of the duke for the purpose of presenting Lady Mary Montagu with a diamond bracelet on the occasion of her marriage to their noble landlord.
On décrit toutes les pompes qui se préparent. On a tiré les canons de Chatelherault et au moment où la cérémonie nuptiale sera terminée « une salve sera tirée » Des bals, des cérémonies, les employés présenteront des cadeaux à lady Mary (je ne ne sais pourquoi ce « lady Mary » tout seul, me suffoque) et mille autres arrangements magnifiques, solennels, imposants, suffoquants et terribles. Un vrai événement, qui me rendrait essoufflée si même il ne s’agissait pas du duc de Hamilton. Je suis toujours très extasiée et énervée lorsque j’entends ou je lis des descriptions de quelque cérémonie, solennité, on peut donc, non on ne peut pas s’imaginer ce que je suis devenue en lisant ce maudit journal.
Dans des occasions comme ça il faut user peu de mots car le sujet lui-même est tellement riche que l’orner serait l’appauvrir.
Avec mon caractère, ma fantaisie, mes rêves, mes désirs : lire ce que j’ai lu veut dire m’assassiner. Toutes les pompes et les triomphes que j’aurais pu imaginer, et ce que je n’aurais même pas pu, tout y est. Tout ce fera, quelles fêtes solennelles, quelles cérémonies ! Non, je ne puis, la respiration me manque, je vais m’asseoir ou m’agenouiller plutôt où je prie toujours. Dieu voit, combien ma douleur est grande. Il me semble que jamais je n’aurai un moment de bonheur et je me suis mise à pleurer. Puis je mis la tête sur le fauteuil et je restai pendant quelque temps endormie, ou étourdie, ou rêveuse.
rayéFolle que je suis. Je pensais que lui est un animal.
Enfin voilà donc le duc de Hamilton rentré dans sa sphère après toutes ses wanderings abroad. Le voilà donc élevé jusqu’aux cieux, oui jusqu’aux cieux. Son mariage est un événement extraordinaire, qui n’arrive pas souvent. Toute l’Angleterre le célèbre. Le premier pair d’Ecosse, le duc de Hamilton, se marie. Tout ce qu’il y a de noble, de riche, de beau, tout est réuni.
Mais les Hamilton sont du sang royal ! Les ducs de Hamilton, comtes d’Arran, ducs de Chatelherault etc. etc.
Ce n’est qu’en Angleterre que la noblesse est si puissante et si magnifique. Il n’y a nulle part au monde de ces familles anciennes, cette aristocratie, ces noms devant lesquels on se sent ému.
Quelles cérémonies saisissantes ! Tout ce monde qui dépend de lui. Ces employés, ces tenants, ces je ne sais plus quoi, tout ça le salue comme un roi.
J’ai beau tâcher d’écrire quelque chose, entre chaque phrase je pause dix minutes, j’ai froid, je suis encore comme du bois et je ne comprends rien.
Non ! Je ne puis pas.
Je suis si calme en ce moment que j’ai peur. Je suis ambitieuse comme personne au monde et cette description du prochain mariage du duc de Hamilton est pleine de ce qui pourrait gratifier mon ambition.
Mais je l’aime aussi, je l’aime ! Je l’aime, je l’aime !! Pour moi il est un dieu !!!
Et comme j’envie, je rage ! Car personne au monde ne pourra produire un effet comme lui en se mariant. Personne ne ferait un pareil éclat. Ce qui me charme le plus, c’est cette antique noblesse des familles en Angleterre, ce culte des titres. Tous ces triomphes que je rêve, que j’adore.
Et réunir à tout cela celui qu’on aime !
Tout ce que j’écris est de bois, comme moi-même en ce moment, je suis incapable d’écrire, je traîne la plume, je ne puis rien dire. Je ne comprends rien, je suis de bois. Je suis bien plus heureuse lorsque je suis agitée, enragée, désespérée que comme maintenant. Mon Dieu ôtez ce nuage qui me couvre ! Faites que je sois vivante.
Après avoir lu le “Galignani”, je suis allée dans la salle d’étude étudier, on pouvait entendre ma respiration de loin. Je me suis sentie mourir, un sentiment que je ne puis expliquer. Pourtant je ne suis pas tombée, je suis toute droite sur le fauteuil. Comme si tout ce qui est dans moi s’en allait doucement et, que ma peau devenait sèche, que je glissais sur le dos... horreur ! Quel étrange sentiment.
Oh ! pourquoi suis-je de bois ! Pourquoi ne puis-je pleurer, être heureuse dans le désespoir. Je l’aime, Nous...
Dieu tout-puissant faites que je puisse comprendre et m’exprimer !