Samedi 19 juillet 1873

Bouche tordue ce sera le nom de mon cheval en mémoire de la conversation d’hier sur M. Krivorotoff^1^ et ma tante.
Encore une séance, le portrait n’est pas ressemblant; il m’a fait un air impertinent, effronté et surtout vulgaire. Je suis obligée d’écrire avec cette plume fine car le papier boit. La princesse Galitzine a dit ce soir pendant notre drive habituel que j’ai l’air malin, vif, et un peu penché, langoureux, et pas cette expression de je ne sais quelle vilenie, c’est une nouvelle (agréable), surtout pour moi que je suis comme dit la princesse, surtout mes yeux sont ainsi, dit-elle.
J’ai encore arrangé ma chambre, elle est plus jolie sans la table au milieu, j’ai organisé près d’une fenêtre ma toilette (depuis longtemps) et près de l’autre une espèce de bureau avec un album, plusieurs bagatelles, un encrier de voyage en cuir de Russie, une petite plume-crayon et deux vieux chandeliers de voyage, qui étaient depuis longtemps mis dans la boîte aux oublis; je les ai cirés, nettoyés et ils font figure. Voilà comme je suis !
Je ne peux passer notre ex-villa sans presque pleurer. Elle est si belle ! la plus belle de Nice et puis je l’aime, et la Promenade elle-même, c’est le paradis. Tandis que la vilenie où nous sommes !... Je ne croyais pas que je regretterais Acqua Viva. Cela me fait du mal même d’aller à la Promenade, je ne puis me rappeler sans ennui que nous n’y sommes plus. Je me sens arrachee du monde, ayant quitté la Promenade (les moustiques me piquent fort et m’empêchent d’écrire). J’avais quelque chose à dire... j’oublie, c’est égal.
dans la marge
Hamilton.

Notes

En russe, signifie Bouche tordue. ↩