Journal de Marie Bashkirtseff

A six heures seulement à Marseille, fatiguée, je me suis vite habillée. Après avoir pris quelques gouttes de mauvais café et attendu une heure entière le train, nous nous remîmes en route. Hier j'ai lu par rapport à la démission de M. Thiers, et j'en ai rêvé toute la nuit, si drôlement !
Comme quand on se rapproche de Nice, la verdure change, pâlit, la terre n'est plus noire mais rougeâtre, les arbres fanés et couverts de poussière. Quelle différence avec la Suisse. Que la Suisse est belle, après tout !
Vers trois heures, nous voilà à Nice. Dina, Walitsky et Markevitch nous ont rencontrées à la gare. J'ai trouvé ma tante dans le lit, elle ne va qu'un peu mieux, presque la même chose. Après avoir pris mon bain, je suis retournée auprès de tout le monde et le récit de notre voyage commença. Maman a dit que sans doute Genève me plaît mieux. J'ai dit cela car il y a des garçons. Et les camarades de Paul m'ont trouvée belle et Aliocha m'a fait la cour (je l'ai à peine remarqué) et Cima presque etc. etc. etc. J'ai oublié de dire, comme je suis bête,
toutes les fois que je vois le comte Grimau, je rougis, je ne sais quelle est cette bêtise ! Il ne me plaît pas du tout. C'est extraordinaire cette rougeur.
Comme notre appartement est beau après l'hôtel. Mais Nice est insupportable maintenant; je, littéralement, brûle [sic] d'envie de m'en aller. Et j'espère que le bon Dieu m'aidera à partir pour Vienne.
J'ai trouvé une lettre d'Hélène Howard, il faut que je réponde à l'instant, autrement je l'oublie.
L'appartement n'est pas encore trouvé. A Genève on m'a fait beaucoup de compliments pour ma toilette et chapeau. J'ai dit:
— C'est splendide dans sa simplicité.
— Comme la personne qui la porte alors ! dit Abramovitch. Quelle petite bête il est !