Journal de Marie Bashkirtseff

Depuis le matin nous avons tout emballé et j'ai mis la robe grise. Vers onze heures le garçon vient nous annoncer que M. Abramovitch est venu. Maman n'étant pas prête, je suis descendue dans le salon de l'hôtel. Nous avons causé pendant quelques minutes. Paul était là. Puis j'ai prié Abramovitch de passer dans la salle à manger où nous déjeunerons. A peine ai-je commandé le déjeuner qu'est arrivée maman et dans quelques minutes encore M. Tormosoff, de sorte que nous nous sommes trouvés à cinq. La conversation était animée, on parlait de Nice, des connaissances, des amis. M. Abramovitch était très aimable pour moi. Il a dit qu'il prend toujours mon parti lorsqu'on m'accuse et que l'autre jour encore chez Patton on a parlé de moi et il a pris vigoureusement ma défense. Je lui en sais gré. Mais je ne savais pas que j'étais déjà le sujet d'une conversation dans un salon et on devait dire du mal puisqu'il a
pris ma défense. Cela me chagrine un peu, d'autant plus que je n'ai rien fait de mal.
Il m'a donné deux de ses cartes pour les remettre à M. et Mme Patton. Je les ai données à maman car, si je les remettais moi-même, ces canailles de Patton pourraient dire encore quelques bêtises.
Paul est sorti pour payer la note et Abramovitch s'est assis à côté de moi (il était vis-à-vis), maman parlait avec Tormosoff et moi avec Abramovitch. Quand je lui montrai l'échantillon de mon costume de voyage, il le prit d'un air distrait, [Rayé: comme si il ne regardait pas] l'a regardé et quand j'ai tendu la main pour le reprendre il en arracha vite la moitié et l'a mis dans son porte-monnaie. Je voulais demander pourquoi mais il a vite changé de conversation. Et puis une telle bêtise ! Il a tiré du porte-monnaie un emplâtre anglais et me l'a offert en cas si je me coupe le doigt en voyage, maman s'est tournée alors, a souri, l'a regardé d'un air que je ne puis expliquer, s'il ne s'agissait pas de moi, je dirais qu'elle a eu l'air de dire:
— Ne faites pas de bêtises, elle est encore enfant et vous vous imaginez que c'est une demoiselle à qui l'on peut faire la cour.
Je ne sais pourquoi il m'a offert ça. Ah ! oui probablement il s'imaginait que je vais prendre un échange de souvenir pour mon échantillon. J'ai compris, mais j'ai eu l'air de ne rien comprendre. Il est resté confus et ayant dit quelques mots on a encore changé de ton. Quand il m'a donné ses cartes, pour ne pas les abîmer je les ai mises (quelle maladroite je suis I) dans mon corsage. Alors il dit in an undertone !! : "Comme je voudrais être carte de visite !" ou quelque chose dans ce genre. J'étais piquée, cela m'a déplu. M. Abramovitch a encore dit toutes sortes de choses, on parlait du mariage, que Mme Markevitch doit aller chez son mari parce qu'il l'ordonne.
— Il ne faut pas se marier, vous voyez ! dit M. Abramovitch.
— Cela dépend, lui répondis-je.
— Bien répondu, je ne m'y attendais pas ! Qu'est-ce qu'il y a là de bien ou de beau ?
Il est bien aimable et bon pour moi, car il dit partout du bien de moi. Et surtout [il] était charmé par la manière dont je l'ai reçu lorsqu'il était venu pour prendre congé. Je l'ai reçu alors tout simplement, sans farce, sans grimace, comme je recevais tout le monde toujours. M. Tormosoff a même dit que
Abramovitch dit partout du bien de moi.
A une heure Tormosoff et Abramovitch (il voulait en plaisantant aller à Nice avec nous) partirent. Mme Sapogenikoff et M. Yourkoff sont venus quelques minutes avant notre départ pour la gare. Maman les a reçus dans le salon de l'hôtel également. Mme Sapogenikoff était très aimable, elle s'est même embrassée avec moi et maman. Nous allâmes à la gare avec eux dans leur landau. Là nous avons trouvé M. Tormosoff. Abramovitch avait une invitation à la campagne à une heure et n'a pu venir. Le comte Grimau (ex Audiffret) partait pour Paris, Yourkoff a offert de le présenter, mais comme nous ne suivions pas le même chemin et puis il était tard. Paul est resté.
Le train part enfin et nous quittons Genève. En voyage jusqu'à Lyon, nous avions des Français, un fabricant de velours, qui a tant parlé à maman qu'elle en était étourdie. Je n'ai pas levé les yeux de mon livre, tout le temps, sans dire un seul mot.
Arrivée à Lyon j'ai prié maman de prendre un coupé-lit. Nous le prîmes. Comme c'est agréable de pouvoir se déshabiller en voyage. Nous étions parfaitement à notre aise. Mais je n'ai pas bien dormi parce que nous devions arriver à Marseille à cinq heures, où l'on change de voiture et j'avais peur que le conducteur n'ouvre la porte et ne nous voie comme cela.