❦
Saturday, 16 December 1882
Samedi 16 décembre 1882
Oh! there is much to say. At the atelier for a week past there has been a young girl named Mlle Feurgard, an intimate friend of Breslau’s, to whom I had said that Breslau had spoken ill of me. She assured me it was false and reported our conversation to Breslau, who then told her this. It is gossip, no doubt — but listen all the same. So Cartwright asked Soutzo one day whether his marriage to me was going forward (he seems to have been announcing it as certain), and Soutzo then said things about me so infamous they cannot be repeated. The lady told Breslau, who, knowing me, leaped up crying that it was an outrage. In any case, this little Feurgard told me yesterday that if the gentleman had merely spoken ill of me it would be one thing, but that he said the most dreadful things possible, and she believes it her duty to tell me to...
Oh ! il y a beaucoup à dire. Il y a à l’atelier depuis une semaine une petite jeune fille nommée Mlle Feurgard qui est l’amie intime de Breslau et à qui j’avais dit que Breslau avait médit de moi. Elle m’assura que c’était faux et a remis notre conversation à Breslau qui lui a alors raconté ceci. C’est des potins sans doute, mais écoutez tout de même. Donc Cartwright a demandé à Soutzo un jour si son mariage avec moi allait se faire (il paraît qu’il l’annonçait comme certain) et Soutzo lui alors dit des choses si infâmes de moi qu’on ne peut les répéter. La dame l’a dit à Breslau qui me connaissant a bondi en criant que c’était une infamie. Enfin cette petite Feurgard me dit hier que si ce monsieur avait médit simplement ce ne serait encore rien mais qu’il a dit les dernières horreurs et qu’elle croit de son devoir de vous dire de le...
Editors’ note
[Pages 75 and 76 torn out of the manuscript.]
[pages 75 et 76 arrachées dans le manuscrit.]
Sarah Bernhardt is divine, admirable, superb, incomparable, splendid. Well — that is natural, is it not, after exchanging impressions on one’s return.
Sarah Bernhardt est divine, admirable, superbe, incomparable, splendide. Eh bien c’est naturel n’est-ce pas en revenant d’échanger ses impressions.
What pitch-black nonsense they talked!...
Ce qu’elles ont dit de stupidités noires !...
I was raising my eyes to heaven in the darkness of the landau, not even arguing — for I no longer argue about anything that does not concern my reputation or my life. I have been fighting against Soutzo for a long time, and he still comes. People believe I do as I wish. Judge for yourself: I tell you they think me three years old; they do not cross me for fear of grieving me, and act entirely as they please in secret, telling everyone that I am blindly obeyed. It is a pose, a perfidy, or a stupidity.
J’en levais les yeux au ciel dans l’obscurité du landau ne discutant même pas car je ne discute plus tant qu’il ne s’agit pas de ma réputation ou de ma vie. Voilà longtemps que je fais la guerre contre Soutzo et il vient toujours. On croit que je fais ce que je veux. Jugez-en, je vous dis qu’elles me croient âgée de trois ans, ne me contrarient pas pour ne pas me chagriner et agissent à leur guise en cachette en racontant à tout le monde que je suis aveuglément obéie. C’est une pose ou une perfidie ou une bêtise.
What do I know. What is clearest is that this Soutzo has gravely compromised me. I have every kind of good fortune. It no longer revolts me — it makes me smile with resignation and pity. It becomes amusing in the end. And I appear to myself as a ravishing victim of a mass of atrocious stupidities.
Est-ce que je sais. Ce qu’il y a de plus clair c’est que ce Soutzo m’a très fort compromise. J’ai tous les bonheurs. Ça ne me révolte plus, ça me fait sourire avec résignation et pitié. Ça devient drôle à la fin. Et je m’apparais comme une ravissante victime d’une foule de stupidités atroces.
Mlle Feurgard is twenty-three and looks only nineteen — she is very interesting, gifted, intelligent. Her father died a year ago; she lives with her mother and two younger sisters, one of whom is fifteen and promises genuine talent. She has the ways of a little mother of the family. They live an hour from Paris — poor, likeable, interesting.
Mlle Feurgard a vingt-trois ans et n’en paraît que dix-neuf, elle est très intéressante, douée, intelligente. Son père est mort il y un an, elle vit avec sa mère et deux petites sœurs dont une de quinze ans et qui promet un vrai talent. Elle a des allures de petite mère de famille. Elles habitent à une heure de Paris, pauvres, sympathiques, intéressantes.
I should like to be able to pay for the little one to come and work at the atelier — but one will have to find an ingenious method; they are valiant and proud natures, whom it is difficult to place under obligation.
Je voudrais pouvoir payer pour que la petite puisse venir travailler à l’atelier mais il faudra trouver un moyen ingénieux, ce sont des natures vaillantes et fières qu’il est difficile d’obliger.
I ran into Julian on the staircase, who thought it necessary to repeat his usual remarks in a way calculated to destroy whatever courage I might have left. One would think he were trying to bring a vain, blinded, pride-maddened creature to her senses. If I thought myself stronger than God... he could say no more to me than that... It seems to me, however, that he must know what I think of myself; and instead of pushing me up to the eyebrows into this mud where I am choking, he might perhaps do better to support me a little. I cannot understand it — perhaps people tell him that I consider myself a greater genius than Rembrandt, and since that would be my ruin he tries to bring me to reason. I believe he is acting in perfectly good faith, and he says that no one is more interested in my success than he.
J’ai rencontré Julian dans l’escalier qui s’est cru obligé de me répéter ce qu’il dit d’habitude et de façon à abattre ce qui pouvait me rester de courage. On dirait qu’il veut faire rentrer dans son bon sens une vaniteuse aveuglée et affolée d’orgueil. Je me croirais plus forte que Dieu... Qu’il ne m’en dirait pas davantage... Il me semble pourtant qu’il doit savoir ce que je pense de moi et au lieu de m’enfoncer jusqu’aux sourcils dans cette vase ou je m’étrangle, il ferait peut-être mieux de me soutenir un peu. Je n’y comprends rien, peut-être lui dit-on que je me crois plus de génie que Rembrandt et comme ce serait ma perte il tâche de me rendre raisonnable. Je le crois de très bonne foi et il dit que personne ne s’intéresse plus que lui à mon succès.
And immediately dreadful phrases: “Take care — if you let yourself be carried away into making paintings instead of working doggedly, it is finished! You are lost, and I even believe you will not recover from it! The others are nothing but flatterers!”
Et aussitôt des phrases terribles de: prenez garde, si vous vous laissez entraîner à faire des tableaux au lieu de travailler bêtement, c’est fini ! Vous êtes perdue et je crois même que vous n’en reviendrez plus ! Les autres ne sont que des flatteurs !
In short, he seems to believe that thirty thousand people are proclaiming me a Velázquez and that I believe them, and he tries to disabuse me. That would be very well if I had the slightest pride — but annihilated as I am, I cannot tell you the effect it produces. I no longer know where I am or what I am doing. I look at my paintings and understand nothing. He cites my sketches and studies as definitive failures — as important pictures I had counted on that came to nothing. What does it mean, in the end? He seems to regard it as the most extraordinary folly that I should want to make a portrait for the Salon; I exhibited two years ago, and since then, by the admission of my cruellest enemies, I have made some progress. So why? My brain is so bewildered by all this that I know nothing any more, understand nothing save one thing... That I am doubtless mad, and that I draw armchairs or crocodiles in place of human features, and that out of charity no one tells me so.
Enfin il semble qu’il croit qu’il y a trente mille hommes pour me proclamer Vélasquez et que je le crois et il tâche de me détromper. Ce serait fort bien si j’avais le moindre orgueil mais anéantie comme je le suis je ne sais trop vous dire l’effet que cela produit. Je ne sais plus où j’en suis ni ce que je fais. Je regarde mes peintures et ne comprends plus rien. Il me cite mes essais et mes études commes des résultats définitifs manqués, comme des tableaux importants sur lesquels j’aurais compté et qui ont été ratés. Enfin qu’est-ce que ça veut dire ? Il semble envisager comme la plus extraordinaire folie que je veuille faire un portrait pour le Salon, j’ai exposé il y a deux ans et depuis au dire de mes plus cruels ennemis, j’ai fait quelques progrès. Alors pourquoi ? J’ai le cerveau si étonné de tout cela que je ne sais plus rien, ne comprends plus rien qu’une chose... C’est que je suis sans doute folle et que je dessine des fauteuils ou des crocodiles à la place de traits humains et que par charité on ne me le dit pas.