Tuesday, 6 July 1880
Mardi 6 juillet 1880
Le nouveau portrait que j'ai ebauche a eu tant de succes aupres de Rodolphe qu'il l'a descendu chez les hommes pour prouver que les femmes sont fortes.
On s'attendait a une belle seance avec l'amnistie a la Chambre et l'assistance etait brillante, le high life republicains, les ambassadeurs etc. et meme Hecht, il etait aussi au Senat. Il fait tres chaud, je suis tres chic en blanc, Leon me lorgne et les autres aussi, beaucoup; mais surtout le Juif, oh celui-la il me lorgnait de derriere une colonne, presque tout le temps. Il etait avec Mme Arnaud, Floquet, Hebrard et Joseph avec lequel il etait sorti deux fois. Nous etions tres bien dans la loge du President de la Republique.
Il n'y a rien eu, c'est remis a demain. Mais j'ai regarde Cassagnac en me cachant de temps en temps au dernier rang; (il n'y avait que nous) je ne sais s'il est laid ou beau ou vilain ou charmant ou commun, mais il est cher, il est bien-aime. C'est peut-etre exagere... mais jusqu'a present il n'y a que lui.
Est-ce que j'ai ete mechante hier ? Non on ne l'est jamais, et quand on dit qu'on l'est, c'est qu'on se vante de faire des malheureux. Je crois pourtant que ce pauvre Casimir m'aime.
- Vous etes venu a cause de... cet ecrit ? lui demandais-je.
- Je suis venu pour vous voir. Et c'etait dit avec l'effort que l'on fait pour parler sans pleurer... Il y a parmi vous, o chers lecteurs qui me lirez, des gens vulgaires eh bien ceux-la penseront que Cassagnac m'empeche d'avoir du coeur. Ce n'est toujours pas pour un mistanflute comme Casimir qu'il va parler ce coeur. On dit que la fille Acard est tres riche et que le chevaleresque Paul de Cassagnac a dissimule cette dot enorme et maintenant il a invente ce Monsieur Julien qui est sense le faire son heritier etc. etc. Est-ce que vue de cote ou de loin, moi aussi j'aurais un caractere malpropre ? Car enfin moi j'epouserais n'importe qui pour de l'argent et une grande situation. Est-ce bien strictement ? Moi je ne refuse pas net a Casimir "mais je trouverais un homme tres riche que je ne m'inquieterais pas de vous et prendrais cet homme", je le lui ai dit hier. Est-ce loyal ? Bien que, je l'avoue, ce n'est pas tres pur. Et enfin un homme dont la fortune serait mal acquise s'offrirait que je le preferais a un honnete homme sans hesiter. Pourvu naturellement que sa filouterie n'aille pas jusqu'a le faire mettre a l'index, dans ce cas la richesse ne servirait a rien. Ainsi entendons-nous quand je dis que je prendrais un scelerat pour son sac il est entendu que ce sera un scelerat accepte. Il y en a beaucoup. Eh bien suis-je mieux que Paul ? Il y a plus d'avantages et plus de facilite d'accepter n'importe quoi puisque c'est l'homme qui couvre le tout avec son nom.
Pourtant il me semble qu'il y a en moi quelque chose de parfaitement honnete. Ayant pris un mari je ne le tromperais jamais, d'abord pour ne pas me salir et puis parce que j'ai horreur de tromper.
Enfin, moi je me permets ces calculs qui s'imposent. Vous connaissez ma vie, mais je ne voudrais voir dans le bien-aime que purete et gloire. Cela revient a dire qu'il n'y a pas de bien-aime pour l'heure.
Ce pauvre Casimir !
- Vous trouvez mes doctrines detestables, elles sont, dites-vous, puisees dans mes livres. Je suis moqueuse et raisonneuse, je pose toujours: je ne dis jamais un mot de ce que je pense, dites-vous. Alors qu'aimez-vous donc en moi ? Ma peau ? Mais c'est une horreur !
Il n'avait rien a repondre que de temps en temps de s'ecrier qu'il n'etait pas aussi bete que je pensais et que, j'avais beau l'abrutir, qu'il comprenait tout de meme. Il ne comprenait rien... pourtant on dit que les amoureux ont l'air bete.
Non vraiment il l'est. Il me demande dans quel but, pourquoi faire son education, et puis ajoute avec un air desenchante qu'elle n'est que trop faite. Il se gobe positivement, ce ver de terre. Il ecoute mes duretes et cela ne l'empeche pas de revenir a la charge et de se permettre des critiques et des reflexions avec cette suffisance et cet entetement ordinaires !
Je rage quand je pense que cet etre se permet de critiquer ou eplucher quoique ce soit en moi. Ignoble argile, comment ose-t-il ne pas etre le front dans la poussiere ? La revolte d'un semblable parait naturelle et vous le fait respecter, celle d'un superieur vous jette a ses pieds, et souvent un semblable revolte devient un superieur. Mais un inferieur comme ce Roumain, ce sous-officier de l'intelligence, sa revolte choque, indigne, blesse et embete. Vous imaginez-vous Soutzo qui dit: - "Vous, toutes les jeunes filles, vous etes ainsi, mais absolument toutes".
Il est si sot quand il releve la tete.