Journal de Marie Bashkirtseff

Le nouveau portrait que j'ai ébauché a eu tant de succès auprès de Rodolphe qu'il l'a descendu chez les hommes pour prouver que les femmes sont fortes.
On s'attendait à une belle séance avec l'amnistie à la Chambre et l'assistance était brillante, le high life républicains, les ambassadeurs etc. et même Hecht, il était aussi au Sénat. Il fait très chaud, je suis très chic en blanc, Léon me lorgne et les autres aussi, beaucoup; mais surtout le Juif, oh celui-là il me lorgnait de derrière une colonne, presque tout le temps. Il était avec Mme Arnaud, Floquet, Hébrard et Joseph avec lequel il était sorti deux fois. Nous étions très bien dans la loge du Président de la République.
Il n'y a rien eu, c'est remis à demain. Mais j'ai regardé Cassagnac en me cachant de temps en temps au dernier rang; (il n'y avait que nous) je ne sais s'il est laid ou beau ou vilain ou charmant ou commun, mais il est cher, il est bien-aimé. C'est peut-être exagéré... mais jusqu'à présent il n'y a que lui.
Est-ce que j'ai été méchante hier ? Non on ne l'est jamais, et quand on dit qu'on l'est, c'est qu'on se vante de faire des malheureux. Je crois pourtant que ce pauvre Casimir m'aime.
- Vous êtes venu à cause de... cet écrit ? lui demandais-je.
- Je suis venu pour vous voir. Et c'était dit avec l'effort que l'on fait pour parler sans pleurer... Il y a parmi vous, ô chers lecteurs qui me lirez, des gens vulgaires eh bien ceux-là penseront que Cassagnac m'empêche d'avoir du cœur. Ce n'est toujours pas pour un mistanflûte comme Casimir qu'il va parler ce cœur. On dit que la fille Acard est très riche et que le chevaleresque Paul de Cassagnac a dissimulé cette dot énorme et maintenant il a inventé ce Monsieur Julien qui est sensé le faire son héritier etc. etc. Est-ce que vue de côté ou de loin, moi aussi j'aurais un caractère malpropre ? Car enfin moi j'épouserais n'importe qui pour de l'argent et une grande situation. Est-ce bien strictement ? Moi je ne refuse pas net à Casimir “mais je trouverais un homme très riche que je ne m'inquiéterais pas de vous et prendrais cet homme”, je le lui ai dit hier. Est-ce loyal ? Bien que, je l'avoue, ce n'est pas très pur. Et enfin un homme dont la fortune serait mal acquise s'offrirait que je le préferais à un honnête homme sans hésiter. Pourvu naturellement que sa filouterie n'aille pas jusqu'à le faire mettre à l'index, dans ce cas la richesse ne servirait à rien. Ainsi entendons-nous quand je dis que je prendrais un scélérat pour son sac il est entendu que ce sera un scélérat accepté. Il y en a beaucoup. Eh bien suis-je mieux que Paul ? Il y a plus d'avantages et plus de facilité d'accepter n'importe quoi puisque c'est l'homme qui couvre le tout avec son nom.
Pourtant il me semble qu'il y a en moi quelque chose de parfaitement honnête. Ayant pris un mari je ne le tromperais jamais, d'abord pour ne pas me salir et puis parce que j'ai horreur de tromper.
Enfin, moi je me permets ces calculs qui s'imposent. Vous connaissez ma vie, mais je ne voudrais voir dans le bien-aimé que pureté et gloire. Cela revient à dire qu'il n'y a pas de bien-aimé pour l'heure.
Ce pauvre Casimir !
- Vous trouvez mes doctrines détestables, elles sont, dites- vous, puisées dans mes livres. Je suis moqueuse et raisonneuse, je pose toujours: je ne dis jamais un mot de ce que je pense, dites- vous. Alors qu'aimez-vous donc en moi ? Ma peau ? Mais c'est une horreur !
Il n'avait rien à répondre que de temps en temps de s'écrier qu'il n'était pas aussi bête que je pensais et que, j'avais beau l'abrutir, qu'il comprenait tout de même. Il ne comprenait rien... pourtant on dit que les amoureux ont l'air bête.
Non vraiment il l'est. Il me demande dans quel but, pourquoi faire son éducation, et puis ajoute avec un air désenchanté qu'elle n'est que trop faite. Il se gobe positivement, ce ver de terre. Il écoute mes duretés et cela ne l'empêche pas de revenir à la charge et de se permettre des critiques et des réflexions avec cette suffisance et cet entêtement ordinaires !
Je rage quand je pense que cet être se permet de critiquer ou éplucher quoique ce soit en moi. Ignoble argile, comment ose-t- il ne pas être le front dans la poussière ? La révolte d'un semblable paraît naturelle et vous le fait respecter, celle d'un supérieur vous jette à ses pieds, et souvent un semblable révolté devient un supérieur. Mais un inférieur comme ce Roumain , ce sous-officier de l'intelligence, sa révolte choque, indigne, blesse et embête. Vous imaginez-vous Soutzo qui dit: - “Vous, toutes les jeunes filles, vous êtes ainsi, mais absolument toutes”.
Il est si sot quand il relève la tête.