Monday, 5 July 1880
Lundi 5 juillet 1880
C'est moi qui suis surprise de trouver Soutzo en rentrant. Une surprise particuliere, j'avais ecrit a un homme qui etait loin et le voila qui arrive me demander un entretien.
Je l'ai recu froidement mais le soir comme il insistait pour me faire une confidence et que nous en riions tous les trois ma tante est sortie de la chambre et ca a commence. Moi moqueuse malgre moi et ne sortant pas des phrases de la lettre et lui exaspere de perdre tous les discours prepares, enfin autant de trente-six tiraillements il se trouve qu'il ne peut rien dire et evidemment il est venu pour dire quelque chose, il a bien commence par parler du paragraphe n 1.200.000 commencant par les mots: Puisque j'ai ete assez bienveillante pour vous donner a choisir entre un conge immediat et un delai de six mois, etc..., il en demande l'explication, absolument transi par: conge immediat. Mais je n'ai pas compris ces discours embrouilles et rendus impossibles car mes interruptions tres droles, peut-etre pour le public absent, mais exasperantes pour lui. Il a pleure.
Moi je me fais bonne personne, lui dis de se calmer et recommence mes histoires de dot, de depenses, de caracteres. Je me noircis a plaisir mais il crie que je ne me connais pas, que je serai la femme ideale. Et recommence a m'offrir de se ruiner en deux ans et de divorcer ensuite.
- Vous n'auriez pas cette generosite, Monsieur.
En somme il trouve que je suis affreuse de raisonner et inventorier chaque mot... Mais pensez donc ce pauvre diable revient de Compiegne ou il a devore des journaux, se croit au courant de la politique et commet trois pataques en cinq phrases.
- Que je pose toujours.
- Cabotine de naissance, mon cher, que voulez-vous ?
Est-ce que vous croyez que je prendrais la peine de causer avec vous si je ne m'imaginais que trois mille personnes m'ecoutent ? Et c'est vrai cela.
A mes belles phrases, il repond que je pose a la femme de genie.
- Donc vous ne pensez pas que je le suis. Vous ne m'aimez pas. Et ecoutez bien une fois pour toutes. Ne vous permettez jamais ni blame, ni critique ou bien allez-vous en.
Je veux qu'on soit a plat-ventre devant moi ou qu'on ne soit pas. Votre seule excuse serait d'etre a plat-ventre dans la poussiere, sinon prenez la porte.
Mais vous ne pouvez-vous rendre compte de ces paroles inouies que si je vous dis que je les ai prononcees avec un serieux absolu.
En somme que voulez-vous ? Je suis odieuse ? Si vous m'aimez vous ne le croyez pas. Ayez 200.000 francs de rente ce soir et demain je suis votre femme; je vous prendrais meme sans trop de repugnance.
- Vous n'avez rien - Que m'offrez-vous ? Je ne vous aime pas. Faites fortune, tripotez ! Est-ce que je sais. Volez votre beau-frere en qualite de banquier, il est voleur lui-meme, eh bien arrangez-vous et si vous faites fortune, revenez. Et sur ce tout je m'amusai a me comparer a ces femmes odieuses des romans.
- Vous vous faites noire a plaisir.
- Si vous etes convaincu de ce que vous dites vous n'etes pas aussi bete que je pensais.
A la fin, il demande pardon, se rallie a tous les commandements de ma Sainte Ecriture et s'en va en se promettant de gagner de l'argent dans cette affaire a Lille.
Je me suis laissee baiser les mains et je n'en suis pas contente. S'il m'aime je ne l'aime pas.
Si vous m'aimez, vous devez etre desespere de ma maniere d'etre, pourquoi ne vous tuez-vous pas ? A Dieu ne plaise que je sois cause d'un suicide, mais a votre place moi, je rentrerais chez moi et je me casserais la tete.