## Jeudi 8 décembre 1876
Les petites misères domestiques me rendent découragée.
Je m'enfonce dans les lectures sérieuses et je vois avec désespoir que je sais si peu ! Jamais il me semble je ne saurai tout cela. J'envie les savants jaunes, décharnés et vilains.
J'ai la fièvre des études et personne pour me guider.
## Vendredi 9 décembre 1876
Je suis allée chercher Olga et, pour la faire bien poser, je dus improviser des contes de fées d'une absurdité étonnante.
Le Général, mon koumm nous trouva sur ma terrasse où je faisais tableau avec Victor.
Le soir, on m'emmena au théâtre voir "Giroflé-Girofla", pièce historique. Seulement Mme Anitchkoff qui était allée en avant avec maman, amena tous ses enfants et fut à grand peine détournée du projet d'emmener ceux de sa cuisinière. Au lieu d'une loge, ce fut une ménagerie. Néanmoins je me suis contenue.
Avec Giroflé-Girofla on dit quelques mots d'Audiffret et par extension d'Antonelli. Vous ne sauriez croire combien je suis rassurée et combien je suis calme ayant enfin tout compris. Et vous l'allez voir.
Je lui ai toujours dit non. C'était parfait. Bien.
Suivons,
Tout allait admirablement, voilà que j'imagine le corridor et l'escalier secret ! Chacun à sa place eut profité. C'était à moi de ne pas m'abaisser jusqu'aux galanteries vulgaires qui lui ont permis de supposer tout et d'oser beaucoup. Ayant commis de si graves erreurs je me suis mise à accuser tout et tous.
Voici la vérité.
Amen.
Cela ne m'empêche pas d'être furieuse contre moi et comme il est cause de cette fureur contre lui.
Amen
## Samedi 10 décembre 1876
Mme Bonnin, fille de Tamburini, nous a envoyé les billets pour la messe de requiem pour [Mots cancellés] son père et j'y suis allée en grande toilette noire. Les églises et les chants funèbres sont de vraies fêtes pour moi.
Il fallut bien passer par la Promenade et sy laisser voir ! On passe aussi par l'Opéra pour parler italien avec Cresci devant toute la troupe.
En rentrant j'ai trouvé un bouquet et la carte de mon père. Il a osé venir à Nice et voici son défi ! Ce fut notre premier cri à tous.
L'abominable Broussais vient raconter combien de généraux il a promu au grade, hier il racontait des choses arrivées à lui et à son ami l'Empereur de Russie.
Nous sommes allées au Skating-rink du Cercle de la Méditerranée où nous attendaient déjà maman, Mme Anitchkoff, Bihovetz, Wolf (vice-ministre de la guerre) Pelikan et Broussais.
Je n'avais jamais vu patiner et tout ce monde tournant, glissant, tombant me parut excessivement gracieux.
On y voit tout Nice élégant, nous étions dans le groupe des Cawper (lady Cawper de Rome), Sabatier, et magnats polonais.
Mme Souvoroff venait de s'en aller après avoir parlé à maman.
Il y eut un moment où je voulus m'enfuir, mais je suis restée soutenue par les miens et par Pelikan qui nous amena son amie Mme Zourmiline. Mme Anitchkoff a entendu comment plusieurs personnes ont demandé : Qui ? et comment on a répondu : Mlle Bashkirtseff. On me connaît, oh ! chaque chien et pourtant !
Les premiers mots de Mme Zourmiline furent :
— J'ai tant entendu parler de vous.
Le demi-cercle gauche était infesté des Howard et de leurs semblables. Mes mères virent Audiffret causer avec ces Howard, sans en éprouver trop de bonheur.
La Pointue, pâle et fanée, ne cache nullement sa prédilection pour le Surprenant. Elle m'a touchée, je suis pleine de sentiments maternels ; je voudrais les unir.
Le comte Markoff vint nous saluer et plus tard Audiffret, "sans ruses et sans détours" s'approcha de nous traversant tout le rink, me salua du nom de voyageuse, me parla de mes petits pieds qui seraient si bien sur des patins, et fit une ou deux plaisanteries sur les patineurs. Je fus d'une politesse mêlée d'insolence tout à fait de bon goût ; telle que je serai désormais avec tout le monde. Seulement celui-là je le traite de haut en bas, encore plus que les autres. Markoff arriva pour la seconde fois, je me suis tournée vers lui et Girofla s'en retourna à sa place, peut-être pas trop flatté car mon accueil fit contraste avec les aboiements joyeux des autres demoiselles.
Il est plus que jamais le coq du village bien que les finances soient dans un état très touchant.
Mais en ce moment, toute mon attention est absorbée par les deux sœurs de Gautier. Belles à ravir, des femmes pour le paradis de Mahomet. Des yeux de velours, des nez un peu aquilins et arrondis, des joues roses, des lèvres rouges, des cheveux noirs. Je les admirais comme de "belles choses" et m'apprêtais à leur dire mon admiration quand le Dr Thaon salua maman.
Il est marié à l'aînée de ces demoiselles et j'ai fait la connaissance de toutes les deux et eus la satisfaction de leur dire ma façon de penser faisant de gros compliments sous forme d'insolence. Tout me réussit aujourd'hui et je sentais que je parlais à ravir tant avec ces beautés qu'avec les autres.
On me laisse à la maison et on revient dans une heure avec des muguets que Mme Souvoroff m'envoie. On l'a rencontrée chez Mortier. Il paraît qu'elle est au courant (comme tout le monde d'ailleurs) de la cabale formée contre nous par Mme Tutcheff et qu'elle se fait le champion zélé de maman.
— C'est une femme abominable, dit-elle, pourquoi n'ordonnez-vous pas à votre mari de la faire taire ?
— Parce que mon mari est une nullité.
— Mais le mien aussi ! Et je ne vis pas avec lui, pourtant si sa sœur s'acharnait contre moi comme cette femme contre vous, je lui ordonnerais et il lui donnerait des soufflets.
Mais vous devriez lui faire un procès en diffamation ! On vous envie et elle donne de la pâture aux langues. Moi aussi on me poursuit, et on disait même que la vie que je mène... empêcherait ma fille de faire un bon parti. Attendez, disais-je, et je l'ai mariée comme une grande-duchesse.
Cela fit épanouir maman. La princesse prétend sentir une sympathie irrésistible pour nous.
L'autre jour un monsieur russe répéta des horreurs dans son salon.
— J'étais presque en larmes, dit-elle, quand je vous ai vu attaquée si ignoblement et je lui ai demandé d'où il tenait ces choses. De Mme Tutcheff, m'a-t-il répondu. Je l'ai prié de se taire en ajoutant que je vous connaissais depuis dix ans.
— Mais moi aussi je les connais, s'écria le Consul, ils ont un procès depuis quatre ans, et on ne leur ose rien faire, car ce sont d'infâmes calomnies.
Tu quoque ? Depuis quand prends-tu notre défense mon fils ?
Maman vient de rentrer de Monaco. Elle y a trouvé son époux, sa maîtresse avec Mme Tutcheff, Constantin Eristoff et le Napolitain de la princesse. Eh, elle a fait un scandale, que j'approuve d'ailleurs.
Elle a dit à cette atroce femme son fait, voilà tout. En effet, n'est-ce pas révoltant de voir cette créature trôner dans des salons honnêtes et perdre les autres, allant elle-même avec son amant protéger les amours de son frère avec une actrice. Elle a mieux fait, elle leur a donné à coucher chez elle. O morale, ô justice, ô opinion publique !
Ma chère tante Sophie se cacha dans les lieux, ce que je regrette car elle n'a pas eu la centième partie de ce qu'elle mérite.
La scène s'est passée à la gare et maman alla dans la salle raconter à toutes ses connaissances qu'elle avait donné son soufflet à Mme Tutcheff. Ceci n'est qu'une vantardise, d'ailleurs elle l'a souffletée par des paroles écrasantes.
Mon père ému, tremblant, pâle accourut vers ma tante la suppliant de calmer sa femme, et ma tante lui répondit sans élever la voix que cette jalousie devait le flatter et que, s'il est comme il le dit, un honnête homme, il doit faire taire la canaille Tutcheff et entourer sa fille de tout. Il répondait toujours oui, se faisait malheureux, se plaignait, gémissait, parlait de son amour pour moi. Maman le traita tout le temps de... je ne puis répéter tous les noms qu'elle lui a donné. Il fut rampant et lâche, et pria de :
— Priez Marie de me permettre de venir à Nice, car elle me l'a défendu.
Voyez-vous cet Agnus Dei ?
— Prévenez-la, dit maman à mon père, que dès qu'il est question de mon enfant je deviens une tigresse. Je lui rongerais le nez.
— Je ferai tout pour elle, seulement pas à Nice.
A Paris il disait qu'il n'irait qu'à Nice.
O canaille, ô lâche !!!
Au moins on saura à présent ce que va faire à Monaco cette femme respectée. Maman l'a crié assez fort. Il fallait le crier dès le premier jour de son arrivée, il y a quatre ans.
## Dimanche 11 décembre 1876
J'ai été à l'église. Il fait si beau que je me suis promenée après avoir essayé de patiner pendant qu'il n'y avait encore personne. En sortant de là nous nous sommes vues avec la princesse Souvoroff qui marchait en face de nous avec d'Aspremont.
Plus loin Audiffret, Belle-de-jour etc. au salut desquels je réponds par un détournement.
[Deux lignes cancellées]
Plus tard lorsque nous fûmes de nouveau au Skating ce héros célèbre y faisait merveille avec ces aides de camp.
Maman parla avec le mari de lady Cawper avec lequel elle s'est rencontrée à Rome, ma tante et Dina étaient entourées... du général Bihovetz, et moi je me promenais autour d'eux avec la petite Olga mangeant toutes deux des galettes et me montrant à la princesse Kotchoubey, belle-sœur du prince que j'ai vu en Russie. Son mari a reconnu et salué maman ce matin à l'église, il l'a connue grande comme moi.
Pendant ce temps Girofla se laissa glisser jusqu'à ma tante.
Je m'approchai et lui fis des compliments sur son patinage, d'un air passablement dédaigneux. Puis je m'en retournai sans attendre la fin de son remerciement.
Vous comprenez c'est une canaille impolie, aussi suis-je protectrice et dédaigneuse.
Quant à Belle-de-jour je ne le regarde même pas.
Il est temps, ce me semble de devenir indépendant et de cesser de sourire aux gens qui vous méprisent.
On a vu Pelikan, les Anitchkoff, tous ces gens qu'on voit toujours. Et le soir je suis allée à l'Opéra. Les cheveux plats devant et retombant en torsades à peine roulées sur la nuque, revenait s'attacher par un paquet de boucles devant. Cette tête échevelée plate et grosse est une innovation et me donne l'air innocente, c'est assorti à une sorte de costume russe, chemisette de batiste sous une robe de foulard... la même qu'à l'Opéra de Paris. Des perles au cou, pas de gants. Je ne me ressemblais pas, j'étais un vrai tableau. Je ne fais pas l'éloge de ma figure, je laisse cela aux autres, mais je rend justice à l'ensemble du genre, en cachet.
La Vigier est en face avec lady Cawper et cette dernière lui raconte un tas de choses tout en me lorgnant. Girofla n'apparait que vers le troisième acte, et me lorgne ainsi que ses acolytes. J'étais assez remarquable pour mériter cet honneur. Personne ne s'arrange avec autant d'originalité, de simplicité et de bon goût, que moi, surtout de bon goût.
Mme Anitchkoff part, beaucoup avant la fin, je fais semblant de sortir et me cache en refermant la porte, pour voir ce que fera le Surprenant ; [Mots noircis : ne s'approchant près des miens que lorsque je n'y suis pas.]
Eh bien, il s'est tout simplement en allé. Je ne m'attribue rien.
"Le Ballo in maschera" m'a fait rêver aux bals masqués de Rome... Je ne peux pas voir lady Cawper parce que dans dix jours elle va à Rome, l'heureuse !
Fiouloulou est venu, je lui ai parlé par énigmes et il est sorti ahuri.
Mais il m'arrive une chose assez curieuse. Je commence à admirer Gautier à force de regarder ses sœurs. Elles étaient à côté de nous ce soir et, pendant que je parlais à la demoiselle, je vis entrer chez eux leur frère, mais pas celui que je connais, un autre, l'aîné, Michel ? Plus petit et moins beau qu'Albert, mais dépravé comme personne ! Cet air dévergondé, me charme tout en me déplaisant. Ce soir il était superbe. Un teint mat, les yeux les yeux de famille, des cheveux propres et jolis... et toute la tenue charmante. Il m'a remis dans l'esprit Larderei et Antonelli... c'est tout la même série. Il passe sa vie avec les *cocottes* ce qui lui donne cet air dévergondé et intéressant qui me dégoûte et me charme... ou plutôt m'agace et me donne des idées folles.
Comme j'ai besoin de parler de quelqu'un, je parle de Michel Gautier et on s'en moque.
Bon, à présent il faudrai dormir au lieu de me pétrifier devant ce Tite-Live de malheur.
Je me déteste et je déteste mes écrits ce soir.
## Lundi 11 décembre 1876
Je me passionne chaque jour davantage pour la peinture. Je n'ai pas bougé de la journée. J'ai fait de la musique et cela m'a monté la tête et le cœur, il fallut deux heures de conversation sur l'histoire de Russie, avec grand-papa pour me remettre en état.
Je déteste être... sensible.... dans une jeune fille cela frise... un tas de choses... triviales.
Grand-papa est une encyclopédie vivante.
Je ne puis penser sans un étonnement mêlé de colère, à ma stupidité avec Antonelli. J'ai dit ce qu'il ne fallait pas et vice versa. J'avais l'air d'avoir peur, de chercher à... en un mot cela a été absurde ! Vous l'avez lu vous-mêmes.
Cassagnac peut se faire adorer pour ses interruptions à la Chambre.
L'atroce et le quelquefois amusant Broussais m'a apporté un bouquet avec ses mots :
— Quasimodo à Esmeralda. Ces fleurs sont candides et peuvent être offertes à une pure colombe comme vous. Un bouquet bigarré serait indigne de vous.
Quand cet homme commence à blaguer il est d'un comique irrésistible, mais malheureusement ces blagues finissent toujours par quelque inconvenance, surtout au dessert car cet ogre boit et va partout et boit partout.
Berthe m'a écrit et je lui ai répondu en refusant l'invitation pour le 12 à cause du portrait d'Olga que je veux finir.
On a décrit ma robe de l'avant dernière soirée à l'Opéra. — "On admire Mlle Bashkirtseff en robe de laine mate, reminiscence de l'antique costume romain. Cercle or mat dans les cheveux. Toilette d'une grande simplicité". — C'est la première fois que les journaux de Nice ont compris mes robes.
Aimez-vous comme moi Tite-Live ? Je le trouve aussi intéressant qu'Alexandre Dumas. Ne riez pas de la comparaison... vous autres pédants et fichus-ignorants.
— Si vous passiez votre hiver à Rome, dit Blanc chez Mouzay, j'aurais pour vous un sentiment presque voisin du mépris.
— Moi je n'aurais pas ce sentiment-là, dit Cassagnac, mais je vous plaindrais sincèrement.
Eh bien, je n'y vais pas et ce n'est pas à cause de vos paroles. Ma gorge malade, Wartel et les leçons de harpe, voilà ce qui me pousse à Paris.
Mais que ferez-vous pour moi, vous gens aimables et qui avez si bonne opinion de ma personne ?!
Je connais quelqu'un qui m'aime, qui me comprend, qui me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre plus heureuse ; quelqu'un qui fera tout pour moi et qui réussira ; quelqu'un qui ne me trahira jamais plus, bien qu'il m'eut trahi avant. Et ce quelqu'un c'est Moi-même !
N'attendons rien des hommes, nous n'en aurions que déceptions et chagrins.
Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres forces.
Et ma foi puisque nous sommes ambitieux, justifions nos prétentions par quelque chose.
Episode salon vieille maison Gavronzi, deux lits, Woldemar. Nathalie etc.