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Thursday, 6 April 1876
Jeudi 6 avril 1876
The day after tomorrow I shall see Pietro! One would think I loved him, to judge by my impatience.
Après-demain je verrai Pietro ! On dirait que je l’aime à en juger par mon impatience.
The following letter, received this morning, caused considerable agitation. [The letter is missing from this manuscript.]
Une considérable émotion a été produite ce matin par la réception de la lettre ci-après. [La lettre manque dans ce manuscrit.]
I do not take the trouble to translate it — for if I become famous and if my journal becomes the property of the public after my death, of course, translators and editors will be found. In that case I beg and, if necessary, order that my journal not be printed with commentaries, but quite simply. Everything is in order and perfectly clear; one will need only to translate what is not in French and to correct the spelling. But all this takes me far from my subject — the letter.
Je ne me donne pas la peine de la traduire, car si je deviens célèbre et si mon journal devient la propriété du public après ma mort bien entendu on saura trouver des traducteurs et des metteurs en ordre. Dans ce cas je prie et j’ordonne au besoin de ne pas imprimer mon journal avec des commentaires, mais tout simplement. Tout est par ordre et très clair, on n’aura donc besoin que de traduire ce qui n’est pas en français et de corriger l’orthographe. Mais tout cela m’éloigne de mon sujet, de la lettre.
Certainly he need not say what he says — but he speaks mortally truly, and I am astonished to see that a man I barely know has the same opinions and the same way of looking at things as I. He has touched all my extra-sensitive strings so accurately that I have nothing more to say here. Read this letter and you will know everything. He perhaps expected an impertinent reply from Marie Bashkirtseff — offended and wounded by his family — but I do not wish to quarrel with him; I am going to Russia and it is necessary for me to be on good terms with him:
Certes il pourrait ne pas dire ce qu’il dit, mais il dit mortellement vrai, et je m’étonne de voir qu’un homme que je connais à peine ait les mêmes opinions et la même manière d’envisager les choses que moi. Il a touché si juste toutes mes cordes extra-sensibles que je n’ai plus rien à dire ici. Lisez cette lettre et vous saurez tout. Il espérait peut-être une réponse impertinente de Marie Bashkirtseff, offensée et blessée par sa famille, mais je ne veux pas me quereller avec lui, je vais en Russie et il m’est nécessaire d’être bien avec lui:
Copied letter · Lettre de Marie à son père, avril 1876“I thank you very much, dear Father, for your kind letter. I know very well that everything you say is for my good, but I am anxious to bring you round on certain points — on the false ideas you have formed of my position and my life.« Je vous remercie beaucoup, cher père, pour votre bonne lettre. Je sais très bien que tout ce que vous dites est pour mon bien mais je tiens à vous faire revenir sur certaines choses, sur les fausses idées que vous vous faites de ma position et de ma vie.My position is certainly not what it ought to be — but it is far from being what you think. First and foremost, I wish you to know that I do not live in anyone else’s house. I live in my own home, or in my mother’s, which is perfectly the same thing. As for my mother, she is independent and in her own home. That is the main point explained. Now for the trifles. What can one do! I am trivial — and I do not wish to leave the smallest thing in a state of doubt.Certes ma position n’est pas ce qu’elle devrait être mais elle est loin d’être ce que vous pensez. D’abord et avant tout je veux faire savoir que je ne vis pas dans la maison de qui que ce soit. Je vis chez moi ou chez ma mère ce qui est parfaitement la même chose. Quant à ma mère elle est indépendante et chez elle. Voilà le principal expliqué. A présent aux futilités. Que voulez-vous ! Je suis futile, et je ne veux pas laisser la plus petite chose à l’état de doute.Your remarks about the friends from the table d’hôte would wound me if I did not attribute them to your perfect ignorance of my person, our way of life, and our circle of acquaintances. It is perhaps beneath me to explain this — but “I aspire to descend” for the moment. No one is a greater enemy of chance acquaintances than I; no one is stricter on these matters — it strikes me as strange to have to say so, so evident does it seem to me that I am known. Truly, it is impossible to be as ignorant of me as you are.Vos paroles concernant les amis de la table d’hôte me blesseraient si je ne les attribuais pas à votre parfaite ignorance de ma personne, de notre genre de vie et de notre cercle de connaissances. Il est peut-être au-dessous de moi d’expliquer cela, mais « j’aspire à descendre » pour le moment. Nul plus que moi est ennemi des connaissances de hasard; nul plus que moi est sévère pour ces choses, il me paraît étrange de devoir le dire, tant il me semble qu’on me connaît. Vrai, il est impossible de m’ignorer aussi complètement que vous m’ignorez.Let us leave it at that.Enfin, brisons-là.It is not for me to judge anyone — but I am going to judge you in one respect: why try to say so many wounding things in so short a letter? I am not angry; I am making my observations, that is all. If there are wrongs, if there are bitter things to be said, I am not the one who will say them. I am anxious to preserve a certain friendship between us and I wish to show the best character in the world.Il ne m’appartient pas de juger qui que ce soit, mais je vais vous juger en une chose: Pourquoi tâcher de dire tant de choses blessantes dans une lettre aussi courte ? Je ne me fâche pas, je fais mes observations, voilà tout. S’il y a des torts, s’il y a des aigreurs à dire, ce n’est pas moi qui les dirai. Je tiens à conserver une certaine amitié entre nous et je veux faire preuve du meilleur caractère du monde.Enough of explanations — I detest them while admitting their necessity.Assez d’explications, je les déteste tout en admettant leur nécessité.We are thinking of going to Russia. If Maman’s state of health should prevent her from coming, I shall come alone. And since it will give you pleasure, I shall come to see you — you and Paul.Nous pensons aller en Russie. Si l’état de santé de maman ne lui permettait pas de venir, je viendrai seule. Et puisque cela vous fera plaisir j’irai vous voir, vous et Paul.Is it true that he has changed? In character, I mean. I had almost cursed him for his conduct. When does the season begin in Poltava? I am eager to see that city in all its splendour. Goodbye — love me and think of me.Est-ce vrai qu’il ait changé ? De caractère, je veux dire. Je l’avais presque maudit pour sa conduite. Quand commencera la saison à Poltava ? Je tiens à voir cette ville dans toute sa splendeur. Au revoir, aimez-moi et pensez à moi.Your devoted daughter, all the same.”Votre fille dévouée, quand même. »
I believe I have said nothing in excess.
Je crois que je n’ai rien dit de trop.
Maman wrote what I could not write and what absolutely had to be written.
Maman a écrit ce que je ne pouvais pas écrire et ce qu’il fallait absolument écrire.
My journal relieves my poor heart!
Mon journal soulage mon pauvre cœur !
It is the Feast of the Annunciation1 today, and we were at mass in the morning; afterwards we received this letter; then I rested, and we went to raise dust at Borghese, the Pincio, the Corso. I saw Torlonia in Madame Leghait’s carriage. We passed each other so quickly that I did not see whether he bowed to me. I did not turn round — I might have seen. But I did not turn round, and I was left miserable for the rest of the day. And I have come to my journal, praying it to relieve my heart. Empty heart, sad, wasted, envious, unhappy!
C’est l’Annonciation aujourd’hui et nous étions le matin à la messe, après nous avons reçu cette lettre, ensuite je me suis reposée et nous sommes allés faire de la poussière à Borghése, au Pincio, au Corso. J’ai vu Torlonia dans la voiture de Mme Leghait. Nous nous sommes passés si vite que je n’ai pas vu s’il m’a saluée. Je ne me suis pas retournée, peut-être aurais-je vu. Mais je ne me suis pas retournée et j’en suis restée misérable pour toute la journée. Et je suis venue à mon journal le priant de soulager mon cœur. Cœur vide, triste, manqué, envieux, malheureux !
Another winter lost. In Rome as in Nice I have made myself known by sight — like a red dog.2 And in Rome as elsewhere, they ask:
Encore un hiver de perdu. A Rome comme à Nice je me suis faite connaître de vue comme un chien rouge. Et à Rome comme ailleurs on demande:
— Who is that?
- Qui est celle-là ?
— A Russian.
- C’est une Russe.
— She is not seen in society.
- On ne la voit pas dans le monde.
Yes — they are not in society.
- Oui, ils ne sont pas de la société.
Yes, there is the great word! And I, with all my inclinations, with all my immense desires, with my fever for life, am always and everywhere pulled up short by that great word, as a horse is pulled up by the bit. It foams, it rages, it rears — but it is pulled up.
Oui, voilà le grand mot ! Et moi avec toutes mes tendances, avec tous mes immenses désirs, avec ma fièvre de la vie, je suis toujours et partout arrêtée par ce grand mot, comme un cheval est arrêté par le mors. Il écume, il rage, il se cabre mais il est arrêté.
To the devil with comparisons, descriptions, eloquence! To the devil. One must have a lightning poison; I remember that Leclerc once spoke to me of yellow prussiate — I have some among my chemistry things; I have only to take it. Do you see these blots? That is ink mixed with my tears. Am I destined always to suffer? To poison myself! It is a guilty thought, but what would you have me do when I am dying of spite and humiliation! I cannot go on, I cannot go on, I cannot go on!
Au diable les comparaisons, les descriptions, l’éloquence ! Au diable. Il faut avoir un poison foudroyant, je me souviens que Leclerc m’avait parlé un jour du prussiate jaune, j’en ai dans ma chimie, il n’y a qu’à en prendre. Voyez-vous ces taches ? C’est de l’encre mélangée de mes larmes. Suis-je destinée à toujours souffrir. M’empoisonner ! C’est une pensée coupable, mais que voulez-vous que je fasse quand je crève de dépit et d’humiliation ! Je ne peux plus, je ne peux plus, je ne peux plus !
Forgive me, my God, but I cannot go on! Month after month, year after year go by and nothing changes; I resign myself to waiting for “next winter”, and next winter passes like last winter. And I stay here praying, weeping, tearing myself to pieces, and God has no pity on me but, on the contrary, sends me fresh torments every day!
Pardonnez-moi mon Dieu, mais je ne peux plus ! Mois après mois, année après année, se passent et rien ne change; je me résigne d’attendre “l’hiver prochain” et l’hiver prochain se passe comme l’hiver dernier. Et je reste là à prier, à pleurer, à me déchirer par morceaux, et Dieu n’a pas pitié de moi mais au contraire m’envoie chaque jour de nouveaux tourments !
In the eyes of most people it would be ridiculous to weep for celebrity, for brilliance, for something extraordinary — and I am not weeping for that. But do understand my position! Dresses, nothing but dresses!
Il serait ridicule aux yeux de la généralité de pleurer pour la célébrité, l’éclat, quelque chose d’extraordinaire, je ne pleure pas pour cela. Mais comprenez donc ma position ! Des robes, rien que des robes !
written across the page
People may not believe my notes about Antonelli; to that I shall simply ask whether I have ever denied anything else? Never. Because it is all true, and if I no longer feel it in the same way, at least I did feel it — whereas I never meant the tender things I said about that man.
en travers On pourra ne pas croire à mes notes sur Antonelli, à cela je vous demanderai simplement si j’ai jamais nié quelque chose d’autre ? Jamais. Parce que tout est vrai et si je ne le sens plus de la même façon je l’ai du moins senti, tandis que je n’ai jamais pensé ce que j’ai dit de tendre pour cet homme
Outside everything, alone, wretched, on the promenade as at the theatre!
En dehors de tout, seule, misérable, à la promenade comme au théâtre !
A stranger to everyone, rejected by society — oh! I am ashamed, ashamed, ashamed to drag my pretty face and my elegance about everywhere, exposed to the scrutinising, haughty looks of the women and to the wounding advances of the men!
Etrangère à tout le monde, rejetée de la société, oh ! j’ai honte, honte, honte de traîner partout ma jolie figure et mon élégance, exposée aux regards scrutateurs et hautains des femmes, et aux avances blessantes des hommes !
I do not ask for noise, for a wild, worldly life — only an ordinary one, like everybody else’s! Peasants keep company with one another, artisans with artisans, the bourgeois with the bourgeois, nobles with nobles.
Je ne demande pas le bruit, une vie folle et mondaine, mais seulement ordinaire, comme tout le monde ! Les paysans se fréquentent entre eux, les artisans fréquentent les artisans; les bourgeois des bourgeois, les nobles des nobles.
And we — where are we? Nowhere!
Et nous, où sommes-nous ? Nulle part !
NOWHERE!
NULLE PART !
I seethe, I weep, I wring my hands at not being able to express myself. The strongest expressions are worn out, and if as many again were at my service, they would be worn out just the same. For my own particular use I should need more of them than all the Hebrews groaning in their captivity in Egypt.
Je bous, je pleure, je me tords les mains de ne pouvoir m’exprimer. Les plus fortes expressions sont usées et s’il y en avait encore autant à mon service, elles seraient usées de même. Pour mon usage particulier il en faudrait plus que pour tous les Hébreux gémissant pendant la captivité d’Egypte.
I wept, then I sang, and I feel better. I sang the prayer to the Madonna from Mignon.
J’ai pleuré, puis j’ai chanté et je me sens mieux. J’ai chanté la prière de la madone, de “Mignon. »
The music of that divine opera is the consolation of every afflicted soul, whatever its sorrow.
La musique de ce divin opéra est la consolation de toutes les âmes affligées, quel que soit leur chagrin.
My deplorable state of mind makes me think that Pietro will never come back, that he does not love me and never has, and that I have been duped like the silliest fool on earth. He was to come out of the so-called convent on Friday or Saturday — that is, tomorrow or the day after.
Ma déplorable disposition d’esprit me fait penser que Pietro ne reviendra jamais, qu’il ne m’aime pas et ne m’a jamais aimée et que j’ai été dupée comme la dernière sotte du monde. Il devait sortir du soit-disant couvent, vendredi ou samedi, c’est-à-dire demain ou après-demain.
Torlonia has diminished Antonelli atrociously. And to think the cards foretold me nothing but laurels and roses in the Torlonia affair!
Torlonia a atrocement diminué Antonelli. Et dire que les cartes ne me prédisaient que lauriers et roses dans l’affaire torlonienne !
Paul writes me a charming little letter and calls me “dear Countess”.
Paul m’écrit une petite lettre charmante et me nomme “chère comtesse”.
— I am not a countess, I replied, and never shall be, seeing that I mean to be a duchess at the very least and an empress at the very most.
- Je ne suis pas comtesse, lui ai-je répondu, et ne le serai jamais attendu que je veux être duchesse pour le moins et impératrice pour le plus.
What a double creature I am! Tell everyone who knows me that I weep, that I despair, that I am melancholy, sad, unhappy — and they will laugh in your face.
Quelle créature double je suis ! Dites à tous ceux qui me connaissent que je pleure, que je me désespère, que je suis mélancolique, triste, malheureuse, et ils vous riront au nez.
I show myself as a carefree child — gay, happy, teasing, mischievous, spiteful, heartless. And I have no trouble appearing so. It seems to me shameful to show one’s sorrows to the public.
Je me montre comme une enfant insouciante, gaie, heureuse, taquine, espiègle, méchante, sans cœur. Et je n’ai pas de peine à paraître telle. Il me semble honteux de montrer ses chagrins au public.
Everyone went to see the Colosseum by moonlight; left alone, I looked at myself in the mirror, I sang, and now I am consoled and full of confidence in the future.
Tout le monde est allé voir le Colisée au clair de la lune, restée seule je me suis regardée dans la glace, j’ai chanté et je suis consolée et pleine de confiance dans l’avenir.
Let us go to Russia — into the very bosom of my torments.
Allons en Russie, dans le sein même de mes tourments.
Notes
The Orthodox feast of the Annunciation, 25 March in the Julian calendar still used in Russia, which in 1876 fell on 6 April of the Western calendar. ↩
“Comme un chien rouge” — a colloquial expression meaning something conspicuous and hard to miss, like a red dog. ↩