Wednesday, 25 November 1874
# Mercredi, 25 novembre 1874
Je suis si énervée que ma main tremble, de la scène du dîner.
Pour la première fois cet hiver je me suis levée aux lumières.
Chez Laussel, aujourd'hui j'ai mieux joué. Il fait froid et quelques gouttes de pluie ont tombé même. Un temps comme j'aime mais pas de gens comme j'aime. Je me suis promenée seule, tout notre monde reste chez soi à cause du comte Merjeewsky, qui est ici avant mon départ pour la leçon; pour le fuir je suis sortie il est devenu plus laid si c'est possible et a un air si misérable, malheureux, confus, écrasé que je ne le puis souffrir. Maman m'a retenue un quart d'heure au moins pendant lequel je ne lui ai pas adressé la parole et lui tournais le dos autant que le permettait la politesse.
Les Apletcheieff sont arrivés ainsi que mes aimables parents les Tutcheff, que la peste étouffe.
Il y avait du monde, j'ai acheté une boîte de cigarettes, car depuis quelque temps je fume, pas ouvertement, je ne le cache pas d'ailleurs, je prétends fumer par fantaisie quand je vois des cigarettes mais pour fumer je me cache bien que l'on sache que je fume quelquefois. Personne ne s'y oppose, et j'enlève des cigarettes à ma tante chaque fois qu'elle se détourne et puis je les lui montre et m'enfuis. C'est une vilaine habitude de fumer, j'espère que ce n'est pas encore une habitude chez moi, c'est seulement pour quelque temps.
A dîner il y eut une scène terrible, Makaroff qui se permet des libertés et souvent des grossièretés à cause de la protection de papa, il paraît donc que Makaroff ha parlato di noi a Markevitch, elle le lui dit et lui se leva furieux criant et brandissant sa chaise, papa aussitôt se mit à crier contre tous et faire l'offensé, Makaroff cria plus fort, voyant que la scène devenait impossible, je frappai sur la table (il le fallait, le bruit était affreux) et dis:
- Vous vous oubliez, taisez-vous, pas de bruit, ici n'est pas un cabaret, vous oubliez où vous êtes ! Il paraît que ce fut dit avec vigueur car le fou se tut. Alors ce fut un vacarme général, papa insulta tout le monde, dit des injustices et des mensonges énormes et se mit à pleurer enfin, évoqua le souvenir de ma grand-mère, cette femme qu'il a outragée et maltraitée toute sa vie, et voilà qu'il dit qu'après sa mort on le maltraite, que pendant qu'elle vivait on le respectait, qu'il est le plus malheureux des hommes. Tels furent ses mensonges que maman même parla. En un mot je dis que si des dîners comme celui-là se succédaient pendant dix jours tous les convives auraient le haut mal. L'esprit se perd quand on tâche de se rendre compte de cette imbécilité, ou de cette folie, ou de cette lâcheté ou de ce je ne sais quoi de papa ! Mais le pire est qu'il n'entend pas ce qu'on lui dit, ne veut pas entendre et continue ce qu'il a commencé pendant un temps indéfini comme un marteau, sans s'arrêter, sans répondre aux raisons des autres. C'est affreux !
J'en suis toute énervée, moi à quinze ans, et une forte fille je suis, eh bien, il m'a énervée !
Tout le monde est au théâtre.
Victor devient un chien sans pareil, doux, intelligent, il me suit partout, se couche à mes pieds, [Rayé: et chaque] assiste à mes leçons et en ce moment même est couché ici.
J'ai cherché un nom pour lui, et ce soir j'ai trouvé ou plutôt maman, on a dit qu'il est un Doria, et elle a dit que non, que c'est un plobster. Je saisis le mot et le baptise Plobster.