Thursday, 26 November 1874
# Jeudi, 26 novembre 1874
Je suis convenablement habillée, l'immortelle robe grise est encore restaurée, le chapeau noir de Londres sur la tête et le tout ensemble est très convenable.
Et comme mon plus ou moins grand désir de sortir dépend de la robe que j'ai à mettre et de l'état de ma figure, j'eus envie de sortir aujourd'hui.
Le froid continue, le soleil est enrhumé et couvert de gros nuages, pas de vent.
Nous ne nous arrêtâmes pas devant le jardin public.
Dans le mariage il n'y a ni maîtres, ni esclaves; deux êtres s'aiment et s'unissent, quand l'amour passe on se garde l'un à l'autre un profond respect, et une grande amitié [Rayé: si l'on est] en souvenir du passé, si l'on ne veut ni respect ni amitié réels, on se garde un respect affecté et on sauve les apparences chacun allant de son côté.
Comme nous allions par la Promenade, j'étais avec ma tante dans le fond et maman et Dina sur le devant, parce qu'on avait couvert le devant et que j'aime l'air, maman me dit:
- Voilà Audiffret qui passe avec une couverture de feutre, il s'en va.
Je me retins et ne rougis pas, je n'ai même pas regardé quand ce jeune cochonnet nous eut passées maman s'écria:
- Ah mon Dieu qu'il a rougi. C'est la première fois de ma vie que je vois cela, ma foi. C'est quelque chose d'extraordinaire. Puis elle continua: Comme il passait aussitôt qu'il a vu Moussia et Dina il a rougi, pressant son visage avec la main comme s'il voulait effacer la rougeur, ah Bajeman, dites s'il vous plaît.
J'ai cru remarquer avant encore cela, mais je ne dis ces choses que lorsque j'en suis certaine ou lorsque quelqu'un d'autre les dit.
Il ne se retourna pas et sembla mal à l'aise, car il se démenait et posait pour ainsi dire. Dans tous les cas c'est très gentil de rougir et cela donne un air naïf et jeune. Qu'on ne pense pas que je dis cela avec quelque arrière-pensée, Dieu m'en garde, et je suis trop peu sûre de moi pour en avoir. Tous les deux rougissaient, et lui et elle, voilà ! Saleté, c'est quelque chose dans ce genre que disait ma tante.
Mais je crois qu'il ne rougit pas, il est toujours rouge, c'est sa couleur naturelle.
- Serait-il possible chère que vous permettiez à Audiffret de nous faire la cour ? demanda ma tante.
- Sans doute, répondis-je. Mais c'est un paysan, mais pas dégoûtant.
A dîner j'ai ri aux éclats sans cause aucune, j'étais enchantée d'avoir retrouvé ma forme naturelle sous cette robe grise.
Pelikan avec sa fille prennent le thé chez nous; dans la maison, et maman a invité le comte Merjeewsky qui en entrant s'élança et me salua la première. Patton, cet homme qui nous fait tant de mal avec sa langue est ici. J'ai dit et je répète que j'attends le jour avec une impatiente furie, où je pourrai me venger de lui en le méprisant ainsi que de beaucoup d'autres, de tous, puisque tous nous méprisent !
Après le thé Zoé, moi et Dina allâmes au salon, le comte nous suivit, je lui ordonnai de jouer pour m'en débarrasser.
Je ne sais au juste de quoi nous avons parlé, mais toutes les trois nous avons [Rayé: tant ri] formé un trio de rire, accompagné d'un nocturne de Chopin, délicieux et si long qu'on a applaudi de la salle à manger.
Dina avec sa bêtise habituelle veut à chaque occasion placer cette horreur à côté de moi mais chaque fois je l'évitais.
On a rencontré Géricke, de Tanlay, Paparigopoulos et tous les gens de Spa et d'Ostende. Surtout après que les Pelikan et Patton furent partis, Walitsky les a représenté tous, en les imitant. Enfin le petit s'en alla. Alors je devins sombre et pleine de pensées sinistres. Cette petite Pelikan va à la première matinée Masséna avec les Howard; maman l'a invitée cent fois et elle disait toujours qu'elle n'irait pas. Certes Mme Howard est plus que ma mère, que dis-je ! ma mère n'est rien ici; mais tout de même je suis blessée. Mon Dieu si ces blessures morales étaient des blessures physiques [Rayé: étaient des blessures] je ne serais déjà plus qu'une plaie.
Je suis paresseuse pour raconter toutes ces horreurs et il me semble que je n'explique jamais assez notre position, comme il me semblait que je ne disais jamais assez que j'aime le duc de Hamilton. Il suffit de dire que je suis malheureuse comme les pierres, pas d'imagination mais véritablement ! Dieu et moi savons ce que je souffre !