Tuesday, 12 August 1873
Une marchande de mode est venue, et a apporte plusieurs toilettes; ma tante et Dina se commanderent une robe. J'attends Paris.
Hier ayant fini mon journal, je demande a ma tante:
— Eh bien, allons-nous a Paris ?
Elle me dit que non, d'une maniere tres decidee. J'insiste, elle refuse toujours. Je commencais a me desesperer et a etre honteuse de mon assurance dans mon pouvoir. Mais comme j'ai promis de ne faire aucune scene, je conduisais le siege tout doucement; je priais seulement ! Mais ma tante tout simplement s'enrageait, je ne sais pas ce qui lui arrivait. Elle dit que nous n'avons pas assez d'argent, mais ca n'est pas vrai, nous avons encore quelques mille francs, et pour rester a Paris, acheter deux ou trois robes, c'est assez. Apres une demi-heure de chaos, car je ne pouvais lui dire autre chose que: "Je vous prie, faites-moi plaisir, allons etc." je parviens a raisonner avec elle, a calculer l'hotel, la voiture, etc. et je prouve que nous avons grandement assez; mais alors elle commence une autre histoire, qu'a cause du proces et toutes sortes de choses, elle ne peut pas. Elle declare enfin tres fort, qu'elle ne veut pas. Je continue a la prier d'une voix tres humble, je voulais faire une explosion, mais ma promesse me retint. Elle revient encore sur l'argent, je lui demontre encore que nous avons assez, je la prie, je pleure presque, et enfin je triomphe ! D abord elle dit, quand je l'ai priee de dire que nous irions, qu elle dira demain, qu'il faut me coucher. D'apres ces mots j'ai pu conclure que je triomphais. Puis, quand j'insistais elle a dit oui. Tout se fait comme je veux. J'etais meme tres etonnee de cette victoire, l'ennemi semblait si fort. Et tout de suite le desir s'est affaibli. Nous nous embrassames et je m'endormis toute joyeuse.
C'est etonnant comme la fortune me favorise ! Dieu veut m'eprouver, si en me donnant tout, je voudrais davantage, et si je ne serais satisfaite de rien, alors il me punira comme dans la fable Le poisson d'or. Mais je me garderai bien de meriter cette punition, je serai contente quand j'aurai ce que je demande tous les jours dans ma priere. Comme je suis heureuse ! Tout me reussit, comment puis-je ne pas esperer que le reste viendra ?
Francine a pris ma robe a arranger. A l'Exposition (robe grise toile, bien). Il pleut a verse, j'adore la pluie mais je n'aime pas le temps couvert. A quatre heures a la maison. Paul est rentre et nous ne savions pas ce qu'il etait devenu. Il fait superbe, un peu de soleil, la pluie a cesse, un temps delicieux. Diner a l'hotel (robe grise drap, mal) ce gris defigure.
Apres diner nous allames chez Spitzer essayer les robes de Dina et de la tante. Ils ont des jolis modeles de Laferriere, beaucoup de chic. Mais je tiens a Paris.
Paul a adopte un genre insupportable de vieux grognon, de fou, de malade ou de bete. J'espere qu'il ne continuera pas pour longtemps, ce serait insupportable. Le soir nous avons fait une petite promenade en voiture, l'air est delicieux.