Saturday, 26 July 1873
Je me suis reveillee a huit heures et je suis allee dans la petite chambre a cote. Tous etaient la. Et j'apprends la chose suivante: hier, Georges avait a dejeuner un garde de Monaco et encore quelqu'un. Apres avoir mange et bu, on alla se baigner par le soleil de une heure et demie. Anna etait au bord et voyant des oiseaux noirs voltiger autour des baigneurs, elle prit cela pour un mauvais presage et se mit a crier de toutes ses forces. A ces cris Georges retourna mais le garde eut un coup de soleil et mourut. Georges a bu, il etait dans un etat affreux. Nous craignions pour sa vie.
Nous ne partons que mardi ! J'en suis plus que desolee !'! Je pleure, je suis la plus malheureuse creature !!!!!!! Ces delais me tueront !
[Raye: J'etais couchee chez ma tante et disputais sur notre voyage etc.] [Dans la marge: Ce matin lorsque j'etais couchee chez ma tante elle me dit "Que penses-tu, qu'Hamilton se marie". Et toi qui pense a t'epouser? lui repondis-je froidement et le subject dropped]
Vers six heures Georges arriva avec Trifon qui fut envoye ce matin, et cette horreur !!!! Drillat. J'ai fui dans ma chambre. Apres diner, moi et la princesse sortimes en deux, d'abord au London House manger des peches et du raisin, puis a la promenade. Je ne me souviens plus de quoi nous parlions lorsqu'elle me dit:
-- Vous epouserez le duc de Hamilton.
-- Qu'est-ce qui vous faire dire cela, Madame ?
-- Comme ca, j'ai pense et j'ai trouve, cela vous ira.
-- Mais pourquoi, vous le connaissez ?
-- Non.
-- Eh bien alors, vous l'avez vu le gros, le rouge ?
-- Oh oui, je l'ai vu souvent.
-- Mais comme c'est drole, qui vous fait penser ?
-- Ce sera tres bien, vous serez duchesse, et riche. N'epousez jamais un pauvre, tous les maris deviennent mauvais avec le temps. Alors il vaut mieux verser des pleurs a travers un drap d'or qu'a travers un paillasson.
-- Mais il est si laid et pas riche.
-- Tres riche, qu'est-ce que fait la laideur, il est si riche.
-- Oh ! il a saccage la fortune des Hamilton.
-- Oh ! ma chere, je vous souhaite de ramasser les miettes et c'est assez. C'est alors que je vous verrais en grand tralala !
A tout cela je repondais par des rires forces et agites, et par des horreurs que je disais de lui.
-- Et vous aimez les gros.
-- Qui vous a dit cela ?
-- Oh c'est comme ca ! Et vous etes blonde comme Gioia, mais seulement elle, elle se teint.
-- Qui est cette Gioia ?
-- C'est une cocotte avec laquelle il vit.
-- Celle qui est sur la promenade ?
-- Oui, oui, celle-la meme, c'est sa maitresse.
(Je le savais bien, mais !)
-- Mais qu'est-ce qui vous prend princesse aujourd'hui ? D'ou avez-vous tire ce Hamilton ?
-- Quand vous serez duchesse vous m'inviterez dans votre chateau en Angleterre.
-- Mais je n'ai pas de chateau.
-- Les Hamilton ont un chateau superbe, nous tuerons Gioia, nous l'aneantirons ensemble.
J'etais loin de vouloir que cela finisse et je lui racontais tout ce que je savais de Gioia, qu'elle a deux enfants.
-- Mais tous ne sont pas de Hamilton, il y en a de Simonoff, le marchand russe, et d'autres.
Je lui dis qu'on dit que Hamilton est marie avec elle, et qu'il ne veut le dire car sa mere mourrait de desespoir.
-- Je crois bien, une cocotte, et lui aussi. Et lui, pourquoi, ca lui plait.
-- Oh ! mais moi, Marie, une cocotte c'est affreux.
-- Puisque ca lui plait.
-- Fi !
Je voudrais me souvenir de chaque mot, enfin nous nous sommes promenees presque deux heures et le sujet etait tout le temps le meme. Elle me demanda si Carlos est beau; je l'ai decrit.
-- Il doit etre superbe.
-- Celui-la est mieux (je m'amusais a lui appliquer tout ce qu'il y a de plus vilain, et en meme temps je disais qu'il est mieux que l'autre), alors je lui dis:
-- Je n'aime pas les noirs et maigres, une figure doit etre ronde, grosse et blonde.
Elle a ri:
-- Pourquoi riez-vous ?
-- Ca n'est rien, je vous rappelerai cela quand vous serez duchesse de Hamilton.
Nous avons parle de Bade, des courses, de Gioia beaucoup.
-- Fi ! me dit-elle, votre mari marie avec une cocotte, quelle honte !
-- Allons princesse, quel mari !
-- Mais comment, votre mari marie a une cocotte !
Toute cette conversation m'etonne au plus haut degre. D'ou a-t-elle tire tout cela ? Vraiment il y a des choses bien extraordinaires ici-bas. Je n'en reviens pas ! D'ou elle a pu savoir ?
[Une page dechiree]
A dire vrai j'en suis charmee. Nous avons encore beaucoup parle sur ce ton. C'etait comme un beau reve, a chaque instant j'avais peur qu'il cesse. Nous allames loin derriere l'avenue de la Gare, en retournant une etoile filait, nous poussames chacune une exclamation, on dit qu'il faut desirer quelque chose; j'ai desire etre sa femme.
-- Ce Hamilton est si [Coin de page dechire], lui dis-je;
-- Une chemise, [Coin de page dechire] une cravate sale, les pantalons dans les bottes.
-- Vous le louerez, Moussinka.
-- Oh non, un matin d'abord je dois vous dire, qu'avant de voir arriver le duc, on entend siffler. Nous etions a Bade a sept heures, nous entendons siffler et puis un homme salement habille parait.
-- Pourquoi cette vilaine ne lui change-t-elle pas sa chemise ?
-- C'est sa nature d'etre sale, elle n'y peut rien, et ca n'est pas son affaire interrompit-elle.
-- Il etait si sale, une chemise affreuse, une jaquette vieille.
-- Vous lui changerez les pantalons et la chemise.
Tout [Coin de page dechire] elle interrompit ses remarques dans ce genre.
-- Maman a dit: Comme cet homme ressemble au duc de Hamilton. Alors j'ai dit que c'est lui, mais on ne voulait pas croire.
-- Mais comment l'avez-vous reconnu, est-ce qu'il sifflait ou bien disait: Gioia, Gioia, en allant ?
Ce mot Gioia, la princesse a dit d'un ton si drole, comme pour appeler un chien.
-- Non, il ne criait pas Gioia, Gioia, mais je le connais tres bien de figure.
-- Est-ce qu'il est connu dans la societe, est-ce qu'il se mele a tout le monde a Baden ? Et generalement les barines ?
-- Il connait seulement la vodka et les chevaux.
-- Et Gioia.
-- Oui.
J'ai raconte sa promenade en haute voiture et quatre chevaux de course, etc. etc. etc.
Tout ce qu'on pouvait dire de mal de lui etait dit. C'est un de mes grands plaisirs de le calomnier. Je prends plaisir a entendre ces calomnies dementies devant moi.
Mais qu'est-ce qu'elle avait cette princesse aujourd'hui ! Je n'en reviens pas, ma parole d'honneur !
A la maison nous trouvames les Howard, la vieille en mousseline blanche et taffetas bleu ciel et une coiffure ! et une taille ! Mon Dieu, quelle caricature ! On parla de Vienne, du cholera, elles en disent des horreurs. Puis j'ai offert de changer de conversation, celle-la m'irritait. La jeune Howard a dit que la plupart des Anglaises a l'etranger sont tout de suite reconnaissables par leur mise grotesque et miserable. La vieille alla contre. Et encore un peu nous aurions une querelle.
Si on ne part pas mardi, si on ose ! Je me couche sur le lit et je crie jusqu'a ce qu'on devienne fou de frayeur et on ira.
Je suis si triste, j'ai peine a me contenir pour ne pas pleurer a chaque instant. Mes yeux se ferment de sommeil.
-- Mais je ne le connais pas.
-- On fait connaissance.
-- Ou ?
-- Partout.
Si cela se pouvait, mon Dieu. Si ces paroles etaient realisables I Oh ! mon Dieu, je n'ai d'espoir qu'en Toi !