Thursday, 17 July 1873
Maman a lu le roman Le precipice a haute voix, j'ai ecoute quelques minutes et puis je suis partie; c'est si bete les romans !
A sept heures on amena les chevaux et moi et Paul allames nous promener. Ce cheval il me semble est assez bon, je le monterai jusqu'a mon depart, car depuis que je monte a cheval je n'ai encore jamais eu le meme deux fois. Comme je voudrais attraper le trot anglais ! je trotte un peu, mais avec effort. Nous retournames a neuf heures du soir. Je suis tout de suite allee dans ma chambre, mi spoglio car j'avais extremement chaud et comme d'habitude j'ai commence a faire ma priere de tous les jours.
D'abord il faut dire que voila deja une semaine que je ne puis prier, je dis les mots, mais je ne les sens pas: j'ai meme, oh horreur ! ose nier Dieu. Je ne pouvais m'induire a croire en la divinite. C'etait affreux ! J'etais si malheureuse; a qui donc adresserai-je ma priere ? Plus d'espoir, en qui esperer ? Puisqu'il n'y a pas d'Etre Supreme ! Mais je savais que Dieu pour m'eprouver m'a abandonnee et m'a envoye ces horribles doutes. Je devais tenir ferme, ne pas me laisser aller. Mais le fardeau etait trop lourd, j'ai supplie Dieu de cesser sa punition, de me permettre de prier... j'ai pleure... Et tout d'un coup, tout ce qu'il y avait de doute s'evanouit et j'ai prie comme jamais. J'ai compris toute Sa grandeur, non ca n'est pas cela, aucun homme ne peut comprendre Sa grandeur et Sa bonte. Je frissonnais, j'avais peur ! Comment ! En un instant II m'a donne ce que je demandais ! C'etait trop visible, j'avais peur et froid dans le dos. Mon emotion et ma surprise etaient tellement grandes que l'idee meme de Lui demander quelque chose ne m'est pas venue, je ne pouvais que Le remercier de m'avoir permis de prier. Et qui ose douter de Lui ?
Les savants qui ont decouvert le mouvement de la terre, les astres, leur position, le soleil, n'ont pas de religion et cela m'etonne; ce sont eux qui, voyant plus que nous, sachant tous les mysteres du monde, qui devraient en avoir le plus. Comment ne pas croire qu'il y a un Etre qui commande tout cela ?
Moi, quand je regarde le ciel, les arbres, les maisons, tout, en un mot je suis emerveillee et tout de suite se presente a moi l'idea qu'il y 3 Un qui est au dessus de cela, qui l'a cree et qui le dirige. Enfin, les inventions des hommes, les chemins de fer, les manufactures, les sciences, les arts, est-ce que sans Lui les hommes pourraient inventer cela !
Seigneur que tous Vos conseils sont saints. Quel autre Dieu est egal a Vous en majeste ! Vous etes le Dieu qui opere des prodiges ! Vous avez manifeste Votre force au milieu des peuples. Par le pouvoir de Votre bras, Vous avez delivre notre peuple, la posterite de Jacob et de Joseph. Les eaux Vous virent, o mon Dieu ! Les eaux Vous virent et tremblerent. Les abimes eux-memes furent troubles. Les nuees fondirent en torrents; les cieux firent entendre leur voix. Vos fleches parcoururent l'espace. La voix de Votre tonnerre roula en tourbillons; Vos foudres brillerent sur l'univers; la terre trembla et fut emue d'effroi...
Mon Dieu que cela s'accorde avec ce que je sens ! Mais je devais dire avant cela:
- Le Seigneur me rejettera-t-il pour toujours ? Ne pourrai-je donc plus Le flechir ? Sa clemence a-t-elle peri pour jamais ? Dieu dans sa colere a-t-il oublie d'etre misericordieux ? Dans sa colere a-t-il mis un terme a ses misericordes ? C'est exactement ce que j'ai dit en priant, mais en d'autres paroles. Ce que ce poete a senti il y a des siecles, je le ressens maintenant. Et peut-on douter, puisque sur Dieu tout le monde est d'accord ? C'est l'unique point sur lequel tous sont d'accord. Plus je dirai, moins j'exprimerai ma pensee.
Il est, j'y crois, Il est bon, misericordieux, voila ce que je dirai.
Oh ! quel bonheur de pouvoir prier, il n'a pas d'egal !