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Samedi 23 février 1884
Le moyen est bon mais je ne m'en servirai qu'après avoir envoyé mes œuvres au Salon, 15 mars.Et puis je suis découragée, cette farce d'écolier me faisait rire hier et fait pleurer aujourd'hui.
La maréchale et Claire sont arrivées vers une heure pour recevoir Mme Madeleine Lemaire1 qui vient voir le tableau. Cette dame est une célèbre aquarelliste et femme du monde aussi mais elle vend ses tableaux très chers.
Elle m'a dit des choses flatteuses naturellement.
Elle a tapé sur les marguerites de Claire, comme Popelin, ajoutant "mais la figure est bien, c'est le principal."
Je suis crispée, anéantie, enragée. C'est probablement parce que je mourrai bientôt mais toute ma vie me revient, dès les commencements pour les détails, des choses bêtes et qui me font pleurer, je n'ai jamais été au bal comme les autres; un bal par an, par hasard, ou je tombais ne connaissant personne... et ça il y a deux ans seulement, lorsque ça ne pouvait plus m'amuser...
Le seul vrai bal, celui des Fitz-James où je suis allée en robe de soirée, fatiguée, malade, à l'improviste, de mauvaise humeur... puis deux bals de charité à l'hôtel Continental, puis trois ou quatre soirées dans le faux monde, un bal costumé chez Dalmas...
En neuf ans ! Et c'est la grande artiste qui regrette ça ? Ma foi oui. Je n'y aurais peut-être pas été mais ne pas avoir pu y être voilà l'abomination !
[En travers: Ce n'est pas tout à fait cela. Il y a de la fantaisie et de l'imagination.] Et maintenant, mes plus belles années sont finies et puis-tant de choses...
Maintenant il y a autre chose que les bals, il [y a] les réunions où l'on rencontre tout ce qui pense, écrit, peint, travaille, chante, tout ce qui constitue la vie d'êtres intelligents.
Les plus philosophes et les plus raisonnables ne font pas fi de se rencontrer une fois par semaine ou deux fois par mois avec des gens qui sont la fleur de l'intelligence de Paris... Je donne ces explications parce que je ne sais pas, je vais mourir, j'ai toujours été malheureuse en tout !
A force de travail j'arrive à ce que quelques personnes... et encore c'est une source d'humiliation pas vrai du tout, quand on nous a connus nous étions très réservés.
On est trop malheureux pour ne pas espérer qu'il y a un Dieu qui peut vous prendre en pitié... Mais si ce Dieu existait laisserait-il faire ce qui se fait et moi, qu'ai-je fait pour être si misérable. Trop d'imagination.
Ce n'est pas la lecture de la Bible qui peut faire croire... Ce n'est qu'un document historique ou tout ce qui touche à Dieu est enfantin.
Mais un Dieu qui voit tout, qui s'ococupe de tout, à qui on peut tout demander... Ce Dieu là je voudrais bien y croire. Mais s'il existait laisserait-il faire ?
Pour ce qui est du fatras religieux, c'est bon pour les imbéciles, si le christ revenait II ne reconnaîtrait certainement pas les doctrines qu'il a prêchées dans le catholicisme, ni dans... Mais le Christ reconnaissait la Bible pourtant ?!
Voilà qui prouve que ce n'était qu'un homme et qu'il faut faire la part de son ? humanité et de son milieu et de son pays...
Quoique sublime génie il devait subir les influences de tout cela, s'il avait été Dieu, il ne se serait pas appuyé sur les prédictions de l'Ecriture... Il aurait...
Tu vas dicter la conduite rétrospectivement au Christ chère enfant.
Va te coucher.
Poznámky
Madeleine Lemaire (1845–1928): celebrated French watercolourist, famous for her roses, and one of the most brilliant salon hostesses of her era. Marcel Proust is thought to have partly modelled Mme Verdurin on her. ↩
Pan: the Greek god of nature in all its totality; the reference is to pantheism. ↩
Ernest Renan (1823–1892): French philosopher and philologist, whose rationalist Life of Jesus (1863) was enormously influential and controversial. ↩