Mercredi 26 décembre 1883
Sculpture. Je suis très fatiguée, ayant fait l'orateur tout en travaillant et m'épuisant en éloquence devant Claire et Irma car c'est elle qui pose, je n'ai pas trouvé mieux.
Si je deviens illustre et si on lit ce journal et si on juge une famille d'après ce que j'en dis, ou et si on appelle ces gens imbéciles comme je les nomme je serais vexée.
On dit soi-même bien des choses qu'on ne veut pas entendre dire. Et pourtant ce sont des imbéciles bien ennuyeux. J'ai dû faire des scènes pour les empêcher d'envoyer à Claire pour son Noël, une fourrure d'hermine dans une boîte en satin blanc. C'est colossal avouez-le. Et pourtant en d'autres circonstances maman et ma tante ne sont pas plus extraordinaires que le reste des humains.
Ces dames disent: Marie a force d'esprit est bête, elle est trop grande et trop loyale, nous sommes comme tout le monde, ne lui disons pas que nous faisons tel cadeau ou telle démarche, elle s'en trouvera bien et sera contente elle-même II Elles l'ont dit et se le disent souvent.
Je suis grande et loyale si l'on veut mais je suis aussi très raisonnable et ne mets ni grandeur ni loyauté dans les choses qui n'en ont nul besoin.
Elles sont passivement tatillonnes aussi ces dames, elles referont la même chose qui m'agace cent fois malgré cent observations et tout ça d'un air tranquille, comme si je n'avais rien dit. Enfin elles affectent de me craindre et me traitent comme une malade...
Enfin, enfin, enfin tantôt elles me demandent mon avis en tout, ne le suivent pas, m'irritent, m'embêtent, font des bêtises, en conviennent, mentent, recommencent, rementent; reconnaissent mon génie, se cachent de moi pour faire à leur guise...
Elles sont inconscientes.
Ô Race slave, te voilà bien. Il lui manque on ne sait quoi à cette race agaçante. Les slaves tiennent de toutes les nationalités, ils ont toutes les aptitudes, mais comment dirais-je,
ils les ont à peu près et d'une fuyante, agaçante. [Mots noircis: des gens pourvus de raffinements grossiers] bêtes et spirituels, enfin on ne sait vraiment comment les définir, ils sont comme ma famille, ils sont déséquilibrés et pourtant... Enfin ils me déplaisent et m'agacent.
Et moi ? Moi il est bien entendu que c'est autre chose.
Il y a assez de gens excepté moi, pour dire du mal de moi.
Il est évident que je me crois tous les mérites.
Comment expliquer alors les fréquents mécontentements que je me cause ? Je les explique en vous disant que j'ai tous les mérites mais que je ne sais pas m'en servir. C'est comme mon talent, Michel-Ange, Bastien, Bojidar, je réunis tout, mais ça ne se fait pas encore jour. Allez, blaguez, - Vous ma petite, c'est empiéter sur le domaine des autres.