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Mardi 7 novembre 1882
Donc sans qu’on s’y attende il y a un festin ce soir.
Papa s’en va rendre visite à un Juif et trouve sur son chemin les deux Pomar criant avec leur malles et un essieu cassé. Il les a recueillis et le résultat c’est un dîner en commun, ici au restaurant dont l’entrée est interdite au reste des populations. Sitôt après le déjeuner chez Alexandre, déjeuner qui se prolonge jusqu’à quatre heures, nous rentrons dans notre très noble auberge et Mme Volkowitsky vient nous voir. Elle a dîné à Paris vous vous rappelez ? Je crois bien aussi avoir dit que c’est une fille naturelle de feu le prince Kotchoubey et de Mme Demidoff qu’il a épousée ensuite et dont il a eu les deux Pomar légitimes ici présents.
Donc la noble société se compose de papa, maman, Dina, moi, Paul, sa femme Mme Volkowitsky, Michka, Garnitsky et les deux Kotchoubey et la princesse. Chose étrange on ne se grise pas et la soirée se passe chez Mme Volkowitsky qui venue avec ses frères de Dikanka loge à l’hôtel (tandis qu’eux logent dans leur maison). Oui, personne n’est pochard, au contraire même Pomar cadet est assez amusant, lui, Michka et Paul donnent une représentation de gymnastique sur deux matelas que nous allons prendre dans des chambres vides. Après, c’est-à-dire avant, les dames emmaillotent Michka qui est ensuite couché par terre et abandonné. Et enfin on joue au jeu du secrétaire et ce qui me surprend c’est qu’on rit beaucoup, j’aurai cru que ça n’amuserait pas ici. Ici, on danse au bal, on se grise entre camarades, on joue aux cartes, on soupe avec des danseuses. Et si l’on cause avec des dames c’est qu’on en est amoureux. Mais causer avec des indifférents, comme en France, et de toute chose... C’est inconnu dans ces parages. Aucune nouvelle ne pénètre, il n’y a pas d’autres conversations que les commérages les plus vulgaires, les plus terre [Rayé: à terre, dépourvus même de méchancetés [pour la plupart du temps]. Et la grande distraction c’est l’hôtel, des propriétaires (nobles) des environs viennent y passer quelquefois des semaines et on se visite de chambre en chambre, on boit, on joue aux cartes. Le théâtre est déserté et l’on a en horreur tout ce qui pourrait avoir l’ombre de ressemblance avec un passe-temps intelligent. Mais nous voilà loin de cette brillante soirée qui excitera une curiosité mêlée d’envie demain; on est extraordinairement à plat-ventre devant l’aristocratie dans cette noble contrée... Ah ! je veux m’en aller, si j’allais devenir comme ça... Donc pour en revenir à mes personnages, que quelques grands hommes des Poltaviens, à traîter comme je traîte tous les gens du monde mes égaux... Et comme c’est l’usage dans le monde civilisé, nos princes ne me plaisent pas trop, pourtant le petit, celui qui a battu le cocher est gai, aimable, et pas bête Je ne crois pas ça parce qu’il a joué l’esprit en se fourrant sous une table chargée de fruits et de champagne, pour la faire tourner... Mais enfin, non il n’est pas bête. Mais il a battu le cocher... Oui mais ça s’explique jusqu’à un certain point dans ce pays et à cet âge. Vous croyez qu’on en est étonné ou choqué ici ? Pour un autre c’est tout simple, pour Kotchoubey c’est charmant. Je veux m’en aller !
Les Pomar partent demain pour Pétersbourg en même temps que leur quasi-sœur qui s’en va dans sa campagne. C’est presque dommage, il m’a semblé que le cadet n’a pas pour moi une horreur insurmontable, s’il y avait plus de temps nous pourrions bien nous trouver en coquetterie très accentuée. Ce soir j’ai souvent surpris ses yeux qui se promenaient sur mon visage avec une certaine complaisance, vous savez comme lorsqu’on regarde une peinture qui est d’une jolie couleur... Enfin un peu et je me serais épanouie de plaisir et serais devenue charmante, mais ce encore un peu est resté en chemin et je reste sans éclat véritable; cet éclat que donne le soleil de l’admiration et qui est nécessaire pour que je devienne dangereuse. C’est égal il y avait un commencement de quelque chose, je sens cela à des choses qu’on ne peut expliquer... Cela se traduit par un semblant de bienveillance avec le gros et très jeune officier; dès qu’on s’aperçoit qu’un homme vous estime, vous avez de lui tout de suite meilleure opinion.