Mercredi 24 août 1881

Alexis et Bojidar sont de retour. Bojidar est tout à Sarah. Il n’y a plus moyen d’en approcher et il se ferait rouer pour soutenir qu’elle déteste la réclame, n’est pas du tout poseuse etc. etc. Encore un peu et il soutiendra qu’elle est vierge. Alexis est aussi charmé d’être admis dans l’intimité de la grande artiste. Et comme deux jeunes serins qu’ils sont ils sont à parler de cette femme avec une satisfaction, une vanité toute jeune. Je ne les en blâme pas mais je suis envieuse et cela m’ennuie d’entendre chanter Sarah Bernhardt et en même temps j’en suis contente car je sais pour combien la mise en scène entre dans ses succès. Loin de moi l’idée qu’elle n’est pas gracieuse et séduisante et intelligente, elle est tout cela mais sa sculpture et sa peinture valent zéro. Mais la mise en scène.
Cela lui fait une auréole artistique, universelle, superbe que son talent seul ne lui aurait jamais donné.
Or je suis décidée à me payer une mise en scène considérable.
Je vais bâtir un hôtel plus beau que celui de Sarah Bernhardt et des ateliers plus grands.
Son hôtel doit valoir trois cent mille francs tout au plus-pas même, je ne parle que du terrain et de la construction. Le reste...
Donc, je puis dépenser cinq cent mille francs en vendant à Nice et en m’aidant du Crédit foncier. En outre j’aurai les soixante mille roubles qui n’attendant que la fin du procès pour entrer dans ma poche, soixante mille roubles font près de deux cent mille francs que je dépenserai petit à petit en arrangements divers de ma maison.
Maintenant il y a la fameuse vente d’un bien de Russie qui doit me donner un capital de six cent mille francs, soit trente mille de rente. Mais je vais rouler sur l’or ! A peu près. Car il restera encore quatre vingt mille francs de rente à la famille et les trente mille à moi. Voyez-vous ces trente mille francs de rente rien qu’à moi. Mais je puis même ne pas dépenser les deux cent mille francs susnommés, je n’ai qu’à les joindre aux six cent mille, ce qui fait huit cent mille francs et avec un petit effort, un morceau de terre vendu, deux cent mille un million de francs. Soit cinqante mille francs de rente avec lesquels je pourrai bien décorer ma maison sans dépenser bêtement un capital de deux cent mille francs. Et une fois réglé et des progrès faits en peinture et sculpture, eh bien on pourra pour avoir une situation régulière épouser un brave homme de bonne famille qui me laissera bien tranquille.
Et ce n’est pas plus malin que ça.
Dès demain je commence par m’informer des prix de divers terrains que j’ai marqués. M. Dubel est un architecte je crois convenable, il n’aura qu’à donner une forme pratique à mes fantaisies. Il est prévenu.

Poznámky

Crédit foncier de France: the French land mortgage bank, founded 1852, which financed property loans. ↩