Mercredi 3 août 1881

Après des courses folles à la recherche d’un jardin où je pourrais peindre tranquillement, de guerre lasse je me mets à modeler la tête de Rosalie.
Vers cinq heures arrive ce monstre de Julian qui devait toujours venir, enfin. Mais tout ça tourne Dieu sait comment, ma tante était là et on a beau dire ça le gênait; je me suis fâchée et il a pensé que c’est parce qu’il a dit les défauts devant ma tante, bien que je lui eusse ensuite tout dit pour qu’il le pense pas.
Enfin ma tante s’est en allée et voici le résultat. D’abord ce que je savais c’est que la pose n’est ni jolie ni naturelle et les pieds ne correspondent pas, c’es trop long à expliquer. Puis des choses sèches et bâclées. De bonnes choses dans la tête, la haie et les seaux plein d’eau que la femme a déposés par terre sont très bien paraît-il, que c’est même dommage. Mais grande réprimande pour le sans-gêne avec lequel je pose mes modèles, je cherche trop peu le tableau. Je ne cherchais que le morceau. Enfin, ma tante la pauvre a sans le vouloir empêché que je profite de la leçon. Quand elle fut partie Julian m’a reproché d’avoir dit cela si peu délicatement, car j’ai été pire que méchante, presque cruelle. Ce n’est pas gentil, ce n’est pas délicat de froisser les gens de la sorte... Je n’avais pas besoin de dire que ça me gênait si fort d’être corrigée en sa présence.
C’est vrai, mais c’est aussi vrai que c’est un supplice quand quelqu’un de votre famille est là à trembler pour vous, à attacher des importances folles à des choses ordinaires et enfin... Oui c’est un supplice. Ma tante n’est pas fâchée, ni même blessée, elle est trop habituée à mes franchises.

Poznámky

Tableau vs. morceau: an important distinction in 19th-century French academic painting. The tableau (picture) is the overall composition — how it reads as a coherent whole. The morceau (piece, study) is the isolated fragment — a well-rendered passage or figure. Julian criticises Marie for concentrating on the latter at the expense of the former. ↩