Samedi 22 janvier 1881

Il fait froid, de la neige partout, je sors avant huit heures tous les matins. Le tableau m’amuse. Cot l’a vu mais ne m’a dit que des choses insignifiantes, comme “cela se présente bien”, pas mal, etc. et puis des encouragements.
Il est vrai que c’est la première fois qu’il me corrige. Cot parti, Tony est arrivé, je l’en avais prié par lettre, tout transi de froid; c’est bien gentil à lui.
Je l’ai prié de venir parce que Cot pour moi, ça n’existe pas, je l’ai subi par politesse et voilà tout. Tony trouve qu’il n’y a rien à changer, que rien ne cloche, que cela va pas mal du tout, que ça peut ête très amusant et qu’il n’y a qu’à continuer.
Julian qui vient après est aussi gentil et je vois que mon travail l’amuse car il vient le regarder souvent et m’encourage en me donnant de bons conseils. C’est un professeur excellent. Tout cela va si bien que je n’y crois pas.
Voilà pour deux mois d’oubli, d’amusement, de bonheur.
Après quoi je vais faire un tour en Italie, jusqu’à l’ouverture du salon, trois mois et demi de bonne vie et cela me paraît impossible tant ce serait bon.
Marie Delsarte est venue me voir. Je l’avais priée de me donner des leçons de perspective. Quelle digne et intéressante femme ! Elle adore sa sœur et en parle si gentiment, elle la voudrait heureuse d’autant plus qu’elle a une nature qui aurait besoin d’un peu de bien-être. Au lieu de cela elles travaillent pour vivre et font vivre leur mère.
Et c’est terrible, car dans leur situation elles n’osent pas aller demander de l’ouvrage et il le faudrait quelquefois ! Je n’ai jamais rencontré deux jeunes filles aussi intéressantes, modestes, distinguées, gentilles !
C’est Magdeleine Delsarte qu’il faudrait pour femme à Julian, lui le voudrait bien mais il y a là Amélie aux cheveux teints et tombés par endroits, échevelée, sale, aux yeux rougis, aux grosses attaches, aux mains osseuses et à l’amour implacable.