Samedi 1er janvier 1881

Je vais à l’atelier faire une esquisse, je suis toute seule, arrive Julian; Amélie nous trouve causant très gentiment, Julian me taquine avec Tony.
Les cartes de Caillas, de Plancy, de Loghadès (attaché turc) de Gabriel (de Berlin), un bouquet du père Géry de Nice. Un bloc en maroquin avec chiffre et couronne et crayon en argent de la mère Gavini qui reçoit en échange un petit manchon de plumes. J’ai donné un bouquet de corsage à Amélie qui m’a embrassée deux fois et comme nous étions seules je l’ai questionnée sur la marche de son amour, sur ses commencements et elle me raconte ça. Il y a six ans que cela dure, sans aucune espèce de variété. Elle reconnaît son pas dans l’escalier et la manière dont il ouvre la porte de l’atelier et chaque fois cela la saisit comme les premiers jours. Je comprends cela, si c’était autrement ce ne serait plus ça. On dit qu’on s’habitue, que les sensations s’effacent, vous voyez bien que c’est une erreur et l’amour qui change ou qui s’apprivoise n’est pas le véritable.
J’aurais horreur de changer. Bien peu de personnes sont assez heureuses pour éprouver l’amour véritable qui est éternel même lorsqu’il n’est pas partagé. En général on est incapable d’éprouver un sentiment aussi entier ou bien l’on en est distrait ou empêché et on se contente de lambeaux, qui changent eux; c’est ce qui fait hausser les épaules à beaucoup de gens quand on parle d’amour éternel ou unique, ce qui [est] assez différent et très rare.
[ L’amour vrai peut ne pas être éternel mais il est toujours unique, amours faux ou légers on n’en éprouve plus.]
Chez la Gavini et la Brimont. On a fait ces derniers jours un affreux tapage autour de Girardin et de Mme de Brimont que Mme Gros, veuve Duvergier de Hauranne, accuse d’espionnage prussien. Bref des absurdités mais des insultes. Girardin a obtenu pleine satisfaction à la Chambre.
Quant à la mère Brimont affreusement insultée, son neveu M. d’Infreville qu’elle nous présente va se battre avec le mari de la veuve comme dit Girardin. Il y a eu un jury d’honneur des membres du Jockey pour décider si d’Infreville avait oui ou non qualité pour se battre pour elle, qui a décidé que oui.
Les témoins sont le comte de Brimont, parent de la vicomtesse et Paul d’Abzac. C’est tout au long dans les journaux et l’on dit aussi que le mari ne peut se battre lui vu l’état d’affaiblissement dans lequel il se trouve. Etat comme à Graux, à ce qu’il paraît qui ne voulait accepter de Cartel que du mari.
Bailleul à dîner.