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Samedi 22 novembre 1879
Je me suis crée un ennui moi-même. Quand ce ne sont pas les autres c’est moi. Ce portrait. J’ai eu la bêtise d’en parler à Tony. Maintenant j’aurai le plaisir d’essuyer toutes les taquineries de ma famille qui commence ou commencera à dire que Tony est un gueux, un va-nu-pieds, un être qui sans moi n’aurait pas de quoi manger. Ah ! il est bien heureux de voler de l’argent pour ce portrait. C’est quatre mille francs mais je leur dis que je suppose que c’est six ou huit mille. Comme cela les quatre mille francs leur paraîtront moins terribles. Je les regrette moi-même mais que voulez-vous ! Si je n’avais parlé de ce bête de portrait tout irait si bien. Cet homme est si bon. Je suis allée lui porter ma copie, « ce n’est pas encore assez large, pas encore assez de tenue ». J’en ferai encore la semaine prochaine deux têtes de Rubens copiées par Robert-Fleury père, un grand artiste celui-là. Et puis un petit bout de toile du même mais original. Comme j’admire beaucoup l’esquisse qu’il a fait pour son plafond du Luxembourg (lui Tony) il me l’offre de la façon la plus gracieuse disant que cela lui fait grand plaisir de la donner à quelqu’un qui s’y connaît bien, qui apprécie...
- Mais Monsieur il ne doit pas en manquer des gens qui apprécient votre peinture... (pas moi toujours).
- Mais non, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas la même chose.
Je m’enhardis déjà et n’en ai presque plus peur. Après l’avoir vu une ou deux fois par semaine pendant deux ans à l’atelier, il me semble tout drôle de causer avec lui et qu’il m’aide à mettre ma pelisse. Encore un peu et nous serons une paire d’amis. Sans ce portrait je serais bien contente car mon maître est tout ce qu’il y a de meilleur pour moi.
Je rentre et je trouve tout un club chez nous, toute la société de Mme Gavini et la nôtre et Bichinsky qui vient présenter un comte Wodzinsky, un beau Polonais très couru. Je suis entrain. Il y avait Chaudordy, Multedo, Gavini etc... mais il en manque à cause du temps qui est effroyable. Ah ! un nouvel ami, le capitaine de vaisseau Lahirle, un homme qui dit-on peut causer tout le temps sans jamais ennuyer.
Le soir Mme de Bailleul qui est revenue.