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Lundi 12 mai 1879
Je suis jolie, heureuse et gaie. Nous allons au Salon avec de Daillens et puis on cause de tout parce que nous avons rencontré Béraud le peintre que nous avons intrigué au Bal et qui a passé à côté de nous sans se douter de rien. Pendant ce temps-là mes dames se sont promenées de leur côté et ont vu aux Champs-Elysées le grand Popaul. Nous nous retrouvons toutes chez nous et Dina, de Daillens et moi allons m’acheter des brosses tout en parlant de Multedo et de son excellent caractère.Dina prétend qu’on en ferait un ami vrai et dévoué. Alors moi je lui donne presque raison tout en citant l’amitié de Popaul en exemple, amitié dont Dina s’est toujours défiée avec exagération; tandis que moi je prenais cette défiance pour de la pose. Comment pouvais-je douter du grand Paul ? Jamais peut-être union plus pure n’a été rêvée, que l’union que... j’espérais établir entre lui et moi. Il n’a pas compris.
Ce n’est qu’en le voyant se marier que j’ai eu d’autres idées; c’est son mariage seul qui a causé ce changement dans mon esprit... pas même un changement... mais j’ai simplement pensé que... puisqu’il en était ainsi il valait mieux que cela fût moi. Je sais que je m’exprime mal. Je ne saurais vous expliquer la confiance folle, l’estime, le respect, la soumission et la sympathie immense que m’inspirait cet homme. Etait-ce de l’amour ?
Je ne sais pas au juste. C’était une... nourrice, un grand protecteur, un ange, un être à part; je me reposerais dans ses bras, je lui conterais un tas d’histoires, j’irais m’habiller dans sa chambre et me coucher dans son lit... en le reléguant bien entendu sur le tapis ou la chaise longue. Je n’aurais ni crainte ni pudeur... ce n’était qu’un autre moi que j’aurais eu pour constant spectateur de ce que j’aime et ce qui m’amuse en moi. Quand je dis constant spectateur cela ne veut pas dire plus que le commerce ordinaire des amis. Il n’a pas compris cela et Dina se moque de ses aires chevaleresques parce qu’elle n’admet pas de ces sentiments-là. C’est égal je sais maintenant que c’est une grosse bête et je l’adore... oh ! d’une certaine manière, il n’est plus qu’un subalterne.
La peinture de Breslau est une grande belle toile occupée par un grand beau fauteuil en cuir doré dans lequel est assise son amie Maria en robe verte foncée éteinte, quelque chose de bleu gris au cou; une main tient un portrait et une fleur, l’autre un paquet de lettres qu’elle vient de dénouer d’une faveur rouge. Arrangement simple, sujet connu. Dessin admirable et grande harmonie de tons qui sont d’un effet presque charmant. Je ne sais si je vais dire une énormité mais vous savez bien que nous n’avons pas un grand artiste. Il y a Bastien-Lepage qui s’égare dans des sujets sans charme et sans intérêt.
Les autres ? c’est du savoir, de l’habitude, de la convention, de l’école; beaucoup de convention, énormément de convention.
Rien de vrai, rien qui vibre, qui chante, qui empoigne, qui donne le frisson, qui fasse pleurer. Je ne parle pas de la sculpture, je n’en ai jamais assez vue pour en parler. Quant on voit les atroces papillotements des tableaux de genre et les horribles médiocrités prétentieuses, les portraits ordinaires ou bons, on est près d’être écœuré. Pour aujourd’hui je n’ai trouvé de bien que le portrait de Victor Hugo par Bonnat, mais Bonnat a déjà tout donné, il n’y a plus rien à attendre de lui; et puis et peut-être même d’abord, la toile de Breslau.
Les toiles d’Amélie, une étude du père Fusco peinte en même temps que je faisais ma première peinture à l’atelier. Etude ordinaire. Et un portrait exécrable d’un monsieur très commun. Le fauteuil de Breslau est mal dessiné, la femme a un peu l’air de s’y cramponner parce qu’il semble pencher vers le public. C’est dommage. Je cite Bonnat parce qu’il a du vrai et Breslau parce que je trouve que tous ses tons calmes chantent. Je n’admets pas qu’on fasse comme Lefèbvre les mêmes doigts de pieds à toutes ses femmes., cela m’irrite et m’enrage.