Samedi, 12 octobre 1878

Mon académie a été trouvée très bien, très bien, très bien.
- Ah ! vous êtes bien organisée vous, et si vous travaillez vous ferez ce que vous voudrez.
Je suis blasée sur les louanges, (je dis blasée pour la forme), et la preuve que Robert-Fleury ne ment pas c’est qu’on m’envie de tous côtés. Et c’est bête... mais cela me fait de la peine. Il faut qu’il y ait quelque chose pour qu’on me dise de telles choses chaque fois, un homme aussi sérieux et consciencieux que Robert-Fleury. Quant à Julian il dit que si je savais tout ce qu’on dit de moi cela me tournerait la tête.
- Cela vous griserait Mlle Marie, dit la bonne.
Je crains toujours que ceux qui me liront ne pensent qu’on me flatte parce que je suis riche. Cela ne fait rien, je ne paye pas plus que les autres et les autres ont des protections, des amitiés, des parentés avec les professeurs. D’ailleurs à l’heure où vous me lirez il n’y aura plus de doutes sur ce que je vaudrai. Ah ! il faut bien que je sois compensée de ce côté !
C’est bon de voir le respect qu’on vous accorde pour votre mérite personnel.
Robert-Fleury commence à faire son Carolus, il va, il vient, (il a reçu une grande médaille à l’Exposition Universelle), il cause après avoir corrigé, il allume une cigarette, il se jette dans un fauteuil. Ça m’est égal tout cela, je sais qu’il m’adore comme élève. Julian aussi. L’autre jour la Suédoise m’a donné un conseil, alors Julian m’a appelée dans son cabinet, m’a dit que je devais suivre ma nature; que la peinture serait faible au commencement mais que cela serait moi, tandis que si vous écoutez les autres je ne réponds plus de rien.
Il veut bien que j’essaye de sculpter et va demander à Dubois de me donner des conseils.
Pour la première fois à Paris je me suis promenée avec plaisir. J’étais habillée, coiffée propre, j’avais pris mon temps, je ne m’étais pas pressée. Dina restant avec maman j’ai eu la place d’honneur. Tourner le dos aux chevaux est un supplice au lieu d’une promenade. Tous les samedis je ferai comme ça. C’est si bête d’aller au Bois n’importe comment. Aujourd’hui, je me suis retrouvée, j’ai eu du succès, tout le monde m’a regardée. Une robe de deuil et un chapeau de feutre à plumes. Ensemble élégant, comme il faut et chaste. Alexandre a les plus jolis chevaux et la plus jolie voiture de Paris. Il est vraiment très chic.
L’ignoble Blanc était aussi là, il a fallu le saluer. Puis...
Salement mis, distrait, penché
Monsieur Gautier s’avance;
Niçois, pas même endimanché, Visant à l’élégance.
Oui, c’est lui le Pépino, du temps des trois grâces. Il a eu l’air vraiment content de nous voir, nous nous saluâmes plusieurs fois et il fit approcher son fiacre pour demander notre adresse juste comme Alexandre nous passait conduisant ses délicieux chevaux noirs.
Si j’étais quelqu’un je prendrais Pépino sous mon aile et j’en ferais un grand homme, il a vingt-trois ans à peine et il est extrêmement intelligent et d’une intelligence dont on pourrait faire un esprit des plus remarquable. Mais le malheureux est employé au Crédit de Nice et n’a sans doute d’autre ambition que d’épouser 100.000 francs de dot avec le temps. C’est triste car il est beau aussi. Très grand, svelte, souple, nous le comparions à un palmier à Nice. Comme je dessine des académies je devine la sienne, je le reconstitue d’après son cou et ses mains. Un cou rond, comme une colonne, surmontée d’une tête de grandeur antique, c’est-à-dire petite pour nous qui sommes habitués de voir des laiderons n’ayant pas plus de six à sept têtes de hauteur. Je parie que l’académie de Gautier a huit têtes comme les antiques. Des yeux énormes, marrons, légèrement surpris, intelligents et naïfs.
Une bouche juste assez grande, pour ne pas être trop petite, surmontée d’une moustache de vingt-trois ans.
Un teint mat, créole et dans tout l’ensemble du visage un air de candeur presque enfantine et avec cela, chose étonnante, une expression de finesse et même de force peu commune.
Et puis dans tout cet être il y a quelque chose de rieur, de nonchalant, de bon enfant, de méridional.
Et voyez bonnes gens ce garçon dont on pourrait faire une merveille ! n’est rien, un petit Niçois, trop long et voilà tout. Il a autant de dispositions pour devenir un homme célèbre que moi pour devenir un grand peintre.
Quel dommage que j’aie commencé si tard ! quel dommage qu’il ne commencera jamais.
A trente ans cet enfant aurait pu être admirablement beau s’il se mettait à mener une vie propre, je ne dis même pas élégante, et à marcher vers l’ambition. Il est trop long encore, trop indécis et plus tard il deviendra une horreur niçoise. Quelle pitié?
Je trouve le Défunt si admirable que pour faire compliment à Albert Gautier je dirai qu’il entre dans le genre Cassagnac au physique. Mais le Défunt a trente-cinq ans, il est gros, marié... Il arrivera pourtant que nous nous trouverons face à face quelque part cet hiver. Ce ne sera pas amusant.
Est-ce qu’il serait éloquent, Pépino ? Il n’a pas été élevé en vue de cela et n’a sans doute pas même lu Démosthènes et Mirabeau, le petit misérable. Et bien voilà cela me prend comme il y a un an. Alors j’étais enragée pour enlever et élever la petite Alexandrine. Aujourd’hui j’ai envie de régénérer Albert Gautier et d’en faire tout ce que je ne puis être moi-même. Quand je me plains d’être femme on me dit que les femmes peuvent prendre des influences énormes et gouverner les hommes intelligents. Oui, mais pour cela il faudrait voir quelqu’un, parler à quelqu’un et n’être pas condamnée à une mère, une tante, une cousine, Mlle Oelsnitz, et une promenade au Bois.
En supposant même que je sois un génie, est-ce écrit sur ma figure blanche et rose de jeune fille qui fait le tour du lac en compagnie de sa noble famille ? Si j’avais seulement 200.000 francs de rente, vous voyez que je ne suis pas exorbitante, je ne demanderais aucun secours à personne. Mais ainsi ! ah ! la vie est dure pour certaines gens.
Je voudrais être bornée, ne rien comprendre !
Ma chère vous avez l’esprit bouleversé par de mauvaises lectures ! direz-vous. Dites, Dites toujours. Tous les sots disent que je suis folle... et n’est-ce pas une folie que des ambitions, des talents déplacés.
Je me mets bien haut. Ma foi tant pis; si je réussis on me donnera raison, si je reste inconnue j’aurais été une petite folle vaniteuse, extraordinaire, tout ce que l’on voudra. Je serai la première à en convenir.
Soyez bonne fille, bonne mère de famille ! me dites-vous, bornez-là votre horizon. C’est cela, crétinisez vous. Je suis l’un et si je ne suis pas ce n’est pas ma faute; je serai l’autre quoiqu’il advienne mais je suis trop pour que cela me suffise. Et puis, toutes vos considérations je m’en moque, je ne suis pas tout le monde, j’ai le courage de dire cette phrase qui est dans presque toutes les bouches.
Ah ! voyez-vous... la fontaine de Trevi sur une terrasse d’un hôtel des Champs-Elysées.
Ce qu’il y d’odieux c’est cette impuissance ! Et cette rage de mériter les bons conseils tant que je n’aurai pas prouvé que je suis capable de quelque chose... Peut-être ne suis-je capable de rien mais je souffre.

Poznámky

Paul Dubois (1829–1905), French sculptor, director of the École des Beaux-Arts from 1878. ↩