❦
Samedi 8 juin 1878
Je ne vais pas à l’atelier, ce sera la première fois que j’aurai manqué Robert-Fleury.Voici le résultat des démarches de Multedo.
Lettre recopiée · Lettre d’A. Multedo, Paris, samedi [8 juin 1878]Paris 36 rue du Colisée Samedi [8 juin 1878] Mademoiselle,Ne vous pendez pas. On discutera sans vous Voici deux réponses ci-jointes. Mme Rouher m’a répondu que son mari ne retirait pas ses cartes et de m’adresser à M. Gavini auquel Mlle Rouher s’adrese elle-même en pareil cas. M. Gavini étant le grand distributeur.Je lui ai écrit, mais bien tard. S’il en a, j’en aurai, mais il n’en aura certainement pas.C’est exprès que je n’avais pas mis l’adresse de M. de Valon. C’est inutile quand on écrit à son député. Apprenez que je n’ai jamais commis aucune erreur ni aucun oubli.Désolé, navré, je m prosterne à vos pieds respectueusement.A. Multedo Peut-être si vous aviez obéi et expédié tout de suite la lettre pour M. de Valon, auriez-vous eu des places.
Lettre recopiée · Lettre d’A. de Valon, Chambre des députés, Versailles, 7 juin 1878CHAMBRE DES DEPUTESVersailles 7 juin [1878] Cher Vicomte et ami,Je ne puis vous dire tout mon regret. Je viens de faire tout mon possible pour vous trouver des cartes... Impossible. Pas une. Tout le monde m’en demande parmi mes collègues; mais aucun n’en a.Je suis vraiment peiné de manquer ainsi la première occasion qui s’offrait à moi de vous être agréable.Je vous serre la main.A. de Valon
Lettre recopiée · Lettre du baron Haussmann, Paris, 7 juin 1878Paris le 7 juin 1878Mon cher ComteDès hier il était impossible d’avoir des billets pour la séance de demain et je regrette infiniment que vous ne m’ayez prévenu plus tôtde votre désir.On peut quelque fois faire entrer sans billet un Monsieur; mais pas des dames il n’y faut pas songer.Bien à vous.G.E. Haussmann
Mais M. Turquan rédacteur au Ministère de l’intérieur et officier de réserve du 11 ème régiment d’artillerie que j’ai rencontré chez les Gavini arrive à dix heures et demie et m’apporte un billet qu’il a été chercher à Versailles, ce matin.
Je m’en vais donc avec maman acheter une perruque et des lunettes faubourg Saint-Honoré. Nous sortons lorsqu’on nous donne un télégramme signé Fortuné, c’est Chocolat qui a été à Versailles avec Rosalie et tous deux ont eu des places dans la galerie du peuple. A peine avons-nous acheté les ustensiles à déguisements, j’étais déjà remontée en voiture quand je vois venir qui... Cassagnac ! Je fais un salut très sec, et au lieu de passer il s’arrête et vient nous parler comme s’il n’était pas le dernier des impolis. On voit bien qu’il se marie tellement il a l’air gai; dans quelques jours il va passer en cour d’assises pour un article mais le bonhomme est coutumier du fait, il en rit et veut nous montrer les pièces, seulement rien qu’à la vue de sa serviette le cocher et les passants étaient tous yeux, il fallut rengainer. C’est dommage, ce dépouillement de dossiers sur le siège d’un fiacre faisait bien. Voilà que passe une femme, notre homme dit qu’il l’a connue il y a trois ans et fait semblant de vouloir la fuir en montant en voiture avec nous. Alors je lui dis des bêtises me moquant du nombre de ses victimes et regrettant que la distance de la boutique de Bysterweld à l’avenue de l’Alma 67 soit si courte. Je dis toutes sortes de choses qui auraient pu être vraies... mais bref qui ont l’air de moqueries.
Je n’ai pas non plus omis de dire qu’il était amoindri et déteint et que sa négligence ne méritait que mon mépris et que mes pieds n’étaient plus à lui et que je ne les lui montrerais jamais et que je détestais les gens inutiles.
« Votre beauté ne me sert à rien puisque je ne vous vois pas soleil bienfaisant; quant à votre chaleur elle ne se fait aucunement sentir. Je me passe de vous Dieu merci, j’ai cinq billets ». T out cela en riant de sorte que [phrase non terminée]
Je déteste quand les gens vous disent qu’ils reviennent de la campagne et qu’ils vont y retourner, c’est un mensonge et assez injurieux même.
Voilà donc, ce misérable nous quitte à notre porte, je ne déjeune pas et vais à la gare avec ma tante. Là encore Popaul, il demande à monter dans la même voiture et d’y amener quelques (il y en a cinq et Cassagnac sixième) députés entre autre Messieurs de Bouville, Vinay et le comte d’Espeuilles qui a été invalidé à cinq heures du soir.
en travers
Je réponds à son salut et lis mon journal sans m’en soucier davantage. Je ne veux pas être aimable avec un homme qui a été Impoli. Et en wagon j’ai écouté les messieurs sans trop parler.
Quand je suis avec Cassagnac, il me semble que les hommes me regardent d’une façon particulière et loin de m’en fâcher je m’épanouis. Tout d’un coup au beau milieu de la conversation il tire de sa poche un tas de billets.
- Je suis allé les prendre chez mon papa et je lui ai pris cela.
Je lui avais dit ce matin que son père en avait huit. C’est Gavini qui me l’avait dit hier. Quant à ce misérable Paul il prétend que je suis folle et que je lui écris toujours le jour même de sorte qu’il ne peut rien m’avoir. Cette fois Dieu merci je ne lui ai pas écrit et je ne lui écrirai plus jamais.
Ma tante lui prend deux billets de la loge des députés et lui donne celui que nous avions.
- Ne donnez pas les autres ma tante, nous avons du monde à placer, nous prendrons pour nous ceux de M. de Cassagnac et nous donnerons les autres.
Voici le compte rendu de la séance d’après l’Officiel, [manque]
C’était amusant et nous étions bien placées. Quant à Cassagnac content sans doute de l’échapper aujourd’hui il paraissait d’une gaieté folle. Vers le milieu de l’après-midi je me suis mise dans un coin parce qu’il y avait près de moi une jolie femme et je ne savais au juste qui on regardait.
On m’a regardée dans mon coin moi aussi.
J’aurais dû ne pas même parler à ce chien d’homme mais j’ai préféré m’en moquer et je m’en suis moquée tout le temps, il est vrai qu’il sait répondre. Ma tante est ravie et vexée. Elle ne souffre pas qu’il regarde une autre femme que moi. Pauvre tante.
Quant à moi je suis rentrée fatiguée et bonapartiste quoique m’opposant à [Cassagnac]. Cassagnac a fait mes délices toute la journée et je pensais en le regardant : peut-on ne pas être bonapartiste ! C’était à Versailles. C’est autre chose à Paris.
S’il ne vient jamais c’est que je ne l’intéresse pas, tout en l’amusant quand il me voit, et si je ne l’intéresse pas que diable voulez-vous que j’en fasse ?..
Je ne sais si j’ai bien fait de dire... il disait à nos députés que ces dames qui sont d’un pays raisonnable doivent trouver bien drôle la façon dont les choses se passent en France, alors j’ai dit: mais non, ce système de ventilation perpétuelle me plaît assez. Ça n’est rien d’extraordinaire au fait.
Que c’est donc triste que nous n’allions pas dans le monde à Paris... Cela seul aurait une influence sur l’homme qui me ressemble tant. Il faut arriver pour le mois d’octobre (puisque voici les vacances) à aller à la Chambre dans la loge diplomatique.
Si cette princesse Troubetzkoy revenait je pourrais la connaître par les Boyd... Ah ! que tout cela est énervant. C’est égal ce premier succès me donne confiance en moi, car enfin c’est grâce à moi que j’ai été à Versailles. Que tout cela est énervant ! Que tout cela est donc énervant... oui je sais à cause de Cassagnac, mais tout cela pourrait s’arranger s’il ne se mariait pas. Mais s’il se mariait tout cela devient inutile, je n’ai rien à faire avec lui, ce qui est vexant je ferais ma peinture.
Vous vous souvenez que je devais être une Mme Récamier il y a deux ans, eh bien c’est à cause de cela que je voudrais me relever. Si j’avais fait sa connaissance cet hiver je ne m’inquiéterais de rien, il n’y aurait pas ces espèces... d’obligations antérieures.
Ce voyage était curieux, en les écoutant je savais à peu près d’avance les effets et les interruptions, et Cassagnac qui leur racontait ses idées et puis : dites-donc ne me le prenez pas, ce ne serait pas honnête.
Ces hommes s’amusent prodigieusement. Jouer à la France, aux lois, aux gouvernements, sapristi ! ce n’est pas une vile bêtise.
Je sens le besoin de vous exposer la situation actuelle et un aperçu de mes projets ou intentions pour n’avoir plus à y revenir... Je ne sais rien. Si, il faut.
Il y a avant tout et malgré tout la peinture, puis :
il y a Paul de Cassagnac qui est un homme célèbre et qui devait me faire faire de la politique, ce qu’il n’a pas du tout fait et cela en partie parce que nous ne connaissons personne, ne sommes pas en situation. Outre cela ce garçon m’amuse beaucoup et aurait pu devenir (je le crois par moments) quelque chose de sérieux. Mais grâce à diverses circonstances il est resté un ami et c’est là que commence l’ennui; je me contentais de l’amitié et voilà qu’il n’y a même pas cela. Cet être supérieur et si rempli de défauts et peut-être de vices pour le vulgaire, cet être qui est si pareil à moi, ne trouve rien qui l’attache à moi et outre cela trouve une autre femme qu’il veut épouser ! N’oublions pas de vous faire remarquer qu’il n’y a rien dans tout cela du passé. Que je ne monte pas sur un tabouret pour crier aux étoiles que toute ma vie va être employée à prendre ma revanche. La revanche de toute chose viendra en son temps.
dans la marge
{En travers : L’important s’est de tâcher qu’il y ait aussi peu de revanches à prendre que possible. Voilà l’essentiel. Voilà la grande affaire. Voilà le salut de mon amour-propre.]
Je suis devenue effroyablement sage et ne compte (?) plus que sur moi. Je ne cherche plus de choses chimériques parce qu’elles viennent toutes seules si elles viennent, ce qu’on peut amener ce sont des choses assez simples et c’est à cela que je tâcherai sans m’en cacher ni en être honteuse. J’irai à la tribune diplomatique, je vous l’affirme, en outre je tâcherai de me faire un salon... et j’y amènerai même des gens de notre ambassade, tout doucement. Quand on ne compte que sur soi on peut être souvent sûr de son fait.
Cassagnac se sent coupable mais ne se sent pas le désir de réparer ses crimes. Voilà ce qui m’offense beaucoup. On pourrait dire que jusqu’à présent il ne s’est accumulé dans ma vie que des choses dont je doive prendre des revanches... c’est vrai, jusqu’à cet hiver. Il n’y a donc qu’à purger les anciennes dettes, n’en faisant pas de nouvelles ce sera possible. Pour le moment nous parlons de Cassagnac qui m’intéresse, les autres c’est du tout à fait passé dont je me fiche, donc voilà ! Si Cassagnac se marie ce sera bien dommage et amen. Quant à l’amour-propre, il n’y a eu que de vagues fantaisies, de Mouzay et de moi mais moi en secret ostensiblement, j’ai toujours dit à cette femme que c’étaient des bêtises... Judic a chanté hier à la kermesse une chansonnette ou les couplets finissent par ces mots: c’est bête, c’est bête, mais... c’est bien bon ! Ça me tourne dans la tête. Reprenons, s’il ne se marie pas il n’y a ni revanches, ni vengeances ni rien de tout ces mots dont j’ai abusé et qui me dégoûtent. Il y aura simplement ma campagne pour l’amener par tous les moyens à mon amitié. Voilà je crois à peu près tout le plan de mon existence provisoire Je n’ai rien caché, je n’aurai rien à vous expliquer; c’est le résumé de tout, souvenez-vous en et laissez-moi en paix. Si je vous parle de Cassagnac après l’avoir vu, prenez-le simplement, ne me cherchez pas chicane, je suis trop fière pour courir après ceux qui ne courent pas après moi. J’ai toujours poursuivi ceux qui ne se fichaient pas de moi pour abandonner ceux qui m’aimaient, et oubliant qu’il y en avait qui m’aimaient je ne pensais qu’aux autres, et me trouvais misérable n’ayant pas connaissance du système de compensation. A présent c’est différent et ce changement est naturel étant venu graduellement et étant motivé. Voilà pourquoi je vous prie de croire que ce n’est pas un changement imaginaire et subit [BAS DE PAGE BLANC]
Donc je suis fâchée de ne pouvoir montrer à Cassagnac que nous sommes très chic. Autrement je me contenterais de mon travail, mais cette complication rend notre position particulièrement désagréable. Cassagnac n’a pas changé, il a toujours été le même pour nous; ce qui me fait penser qu’il est moins aimable c’est que ça ne va pas en augmentant et avec cette lenteur, franchement cette amitié devrait au moins aller crescendo.
Et plus il s’estrange, comme disait la reine de Navarre, plus il s’estrange de moi, plus il serait agréable de me montrer... très chic sous tous les rapports, non pour amener une passion... bêtise ! mais pour un... sentiment bien naturel et compréhensible qui n’a rien à faire avec l’amour.
Voici à peu près tout le plan d’une existence provisoire. Mais assez, vous en savez assez. Amen.
Cassagnac a un dos et des jambes ! mon Empereur, ce n’est pas convenable pour un jeune premier... assis l’un à côté de l’autre en wagon nous étions à l’étroit, il faisait chaud... c’est bête... mais c’est bien bon. Oh ! fi.
Mais ce M. Turquan, quelle amabilité ! Vraiment c’est prodigieux.