Samedi 12 janvier 1878

Walitsky est mort cette nuit à deux heures.
Hier soir comme je venais le voir il me dit moitié plaisantant et moitié triste « Addio Signorina » pour me rappeler l’Italie, Alexandre et tout ce dont nous avions l’habitude de rire ensemble.
Peut-être était-ce la première fois de ma vie que j’ai versé des larmes exemptes d’égoïsme et de colère. Il y a quelque chose de particulièrement navrant dans la mort d’un être entièrement inoffensif, entièrement bon; c’est comme un pauvre chien qui n’avait jamais fait de mal à personne...
Comme vers une heure il s’était senti soulagé, les dames rentrèrent dans leurs chambres, ma tante seule restait là lorsqu’il manqua d’air au point qu’on dût lui jeter de l’eau au visage, un peu revenu il se leva car il voulait absolument aller dire adieu à grand-papa, mais à peine dans le corridor il n’eut que le temps de se signer trois fois et de crier en russe : adieu, d’une voix si terrible et si forte que maman et Dina se réveillèrent et accoururent pour le voir tomber entre les bras de ma tante et de Triphon. Je ne me rends pas compte. Cela me semble impossible, c’est si terrible.
Voici Cassagnac qui envoie les billets.
Samedi 12 janvier 1878 Voici cinq billets Mademoiselle despote !
Les trois violets sont des billes de dames. Les autres, les billets d’hommes, en ce sens qu’ils sont moins bien placés.
Etes-vous assez bien servi par votre esclave,
Paul de Cassagnac
Blanc, capitaine de frégate malgré tout, qu’on a envoyé chercher à deux heures de la nuit, a passé la nuit ici et s’est conduit comme le meilleur des amis. Je l’ai ramené à neuf heures et demie en allant à l’atelier, car j’y suis allée et ce qui est encore plus mal c’est que je suis allée à Versailles en deux avec Paul sous prétexte de désir qu’il voit la Chambre et soit un peu distrait, car le pauvre garçon qui est nerveux comme une femme et qui aimait beaucoup Walitsky ne savait ce qu’il faisait.
Je mets une robe noire, un grand col rabatu et des manchettes en guipure et un ravissant feutre gris. J’étais assez endormie avant l’arrivée de Cassagnac, nous nous saluons et de temps en temps il regarde de mon côté, sans doute pour me tenir éveillée.
Pauvre Walitsky...
Pas une place dans le train des députés, tout en passant nous rencontrons Cassagnac qui me demande si nous avons trouvé un compartiment et sur ma réponse négative ce magnifique terre-neuve descend de son coupé, dit bonsoir à ses députés et reste avec nous attendre le train suivant. N’est-ce pas charmant ! Il sait déjà la mort de notre pauvre et cher Walitsky mais nous n’en disons que quelques mots et comme Cassagnac est un païen et moi une fille sans cœur nous changeons de conversation. Seule avec les deux Paul je me sentais une certaine autorité et le droit de dire des bêtises sans avoir besoin de faire semblant de craindre maman, au contraire, je faisais semblant d’être une évadée de pension.
C’est un péché mais je me suis amusée. Paul est fou de Cassagnac qui par extraordinaire n’a pas trop renversé la tête en arrière, cette attitude naturelle, lorsque j’ai l’habitude de le voir toujours en raccourci, le faisait paraître bien plus aimable et même plus jeune.
Je lui demandais s’il recevait toujours beaucoup de lettres anonymes et il me dit que justement il venait d’en recevoir une assez drôle mais qu’il ne répondrait pas. Là dessus je dis en riant que je lui jouerais le tour de répondre pour lui puisqu’il me disait qu’il fallait signer Popaul, et comme il me répondit qu’il fallait encore un autre nom je l’ai prié pendant cinq minutes de me le dire, mais en vain.
Et dire que j’écris toutes ces choses, que je les raconte, que j’en ris quand Walitsky est là-bas dans sa chambre de mort.
Pour lundi nous avons de nouveau des billets.
En rentrant nous trouvons un bouquet du prince de Bourbon, les deux gâteaux de Marcuard, une carte de Caracciolo qui vient de Naples, la carte.
C’est demain le jour de l’an russe.
Un tas de dépêches, de Bihovetz, du consul, de Lefèbvre, etc. etc. auxquels on avait annoncé la mort de ce pauvre garçon que j’ai pleuré toute la matinée.
On a été obligé naturellement de mettre à la porte, Mme de Fayet, le Bourbon, le comte de Beaurepaire, le baron d’Alt, qui se sont présentés de neuf à dix heures.
Les Boyd prévenus par Paul ont écrit une excellente lettre sur la mort de ce pauvre homme qui ne coûtait rien à personne, ne gênait personne et faisait du bien à tout le monde.
Madame Doubelt et la baronne de Linsingen mère ont été reçues, on a pleuré ensemble.
Mais c’est grand-papa qui a pleuré ! Lui qui souffre tant lui-même. Songez donc, il a conservé toute son intelligence intacte, ainsi que la vue, mais il ne peut ni parler ni écrire de sorte qu’il faut dire cinquante noms avant de deviner et il crie et il gémit de de ne pouvoir se faire comprendre. Il ne peut dire que oui et non. Ce qui est touchant c’est qu’au lieu de devenir méchant il est devenu angélique de sorte que je vais souvent chez lui raconter ce qui se passe et le servir.
Walitsky est mort. C’est une perte irréparable, on ne se fera jamais à l’idée qu’il puisse exister dans la vie réelle un pareil caractère. Attaché comme un chien à toute notre famille, et platoniquement, oh ! mon Dieu oui, plutôt dix fois qu’une.
On voit des gens comme ça dans les livres.
Eh bien qu’il entende ma pensée, j’espère que Dieu lui fait la grâce de sentir ce qu’on pense et dit de lui. Qu’il m’entende donc de l’endroit où il se trouve et si jamais il a eu à se plaindre de moi, il me pardonnera pour ma profonde estime, mon amitié sincère et mes regrets du fond de l’âme.

Poznámky

In Italian in the original: "Farewell, Miss." ↩