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Mardi 19 juin 1877
Tous les jours depuis un mois je répète que le 15 juin je dois partir et je supplie de s’apprêter répétant chaque fois que je m’attends à des scènes et que je supplie de me les épargner.Bref, on m’a mise aujourd’hui dans un état à mordre du fer ! Juste au moment de partir les mêmes prétextes qui toujours furent avancés avec un sang-froid et une impudence !!!
Depuis trois jours je suis un peu folle et comme dans une vapeur... je me mis à pleurer, on persista; je criai, pas plus de succès alors j’ai cassé ce que j’ai pu, j’ai dit des malédictions horribles et j’ai poussé, battu ma tante !
Pardonnez-moi cette monstruosité en faveur de ce que je la dis aussi crûment.
Si vous étiez à ma place vous ne me condamneriez peut-être pas à un tel point.
Après cette scène épouvantable, je suis tombée dans une torpeur telle que je suis restée trois ou quatre heures sur le même fauteuil pendant qu’on faisait une partie de piquet avec les Anithckoff.
Ma tante et maman sont bonnes, miséricordieuses, elles ne m’en veulent même pas; ce qui les effrayerait ce serait quelque chose qui pût retomber sur moi. Elles savent que je suis à moitié folle et tout à fait malheureuse. Si je n’étais pas si dégoûtée et si horrifiée je dirais qu’elles sont devenues d’une obéissance passive et que dans l’espèce de nuage noir qui m’enveloppe je jouis de cette puissance monstrueuse.
Mme Anitckoff dit qu’elle voudrait me voir toujours ainsi.
- Vous êtes calme, votre figure est reposée et respire la tranquillité et la bonté et vous êtes jolie.
Pour la première fois depuis mon enfance je suis restée toute une journée avec tout le monde.
Mme Kondareff arriva joyeuse comme un oiseau avec son cousin Baranvitch qui était très malade. Vous vous rappelez de lui, n’est-ce pas, les premiers jours de mon arrivée ? On prit du thé au jardin.
Rosalie qui aime beaucoup Monsieur le comte n’en parle qu’avec difficulté parce que je ris, je dis des cruautés, je le confonds avec mes chiens et je termine en disant que je n’ai besoin en ce monde que de deux cordes, une pour lui et une pour moi. Mais je la force et elle me répond :
- Que ça lui est trop de peine et qu’elle a déjà tout raconté.
- Je sais, mais j’ai oublié.
- Mais vous vous moquez de ce pauvre Monsieur le comte.
- Pas du tout, ça m’amuse.
- Vous voyez bien que ça vous amuse !
- Eh bien non ! Cela me fait plaisir ! Allons répétez... c’est-à-dire, voilà; pour ce qui a été avant les voyages je sais tout et c’est fini, mais dites ce que Séraphin vous a raconté à présent, à présent ! Je ne veux pas des suppositions de Séraphin et des vôtres.
- Eh bien, comme je l’ai dit, Séraphin m’a dit que Monsieur le comte est changé oh ! mais si changé ! Je lui ai demandé comment il avait fait le voyage et que bien sûr il avait fait beaucoup de connaissances. Et Séraphin a dit :
- Oh ! non pas du tout, vous ne vous imaginerez jamais combien il est changé, il se désole, il s’ennuie, il n’est plus comme avant, enfin il m’a dit qu’il a positivement l’idée de se marier...
- Séraphin a dit ?
- Mais non ! Monsieur le comte.
- Il a envie de se marier, mais ça ne prouve rien.
- Attendez, alors je (à Séraphin) lui ai demandé s’il avait quelqu’un en vue. Vous vous moquez de moi ! il m’a dit ça comme ça. Comment je me moque ! Mais oui, vous savez bien que c’est Mlle Marie et Monsieur le comte me l’a dit. Et tout cela c’est arrivé peut-être à la suite des lettres que Monsieur le comte a reçues de Florence de sa famille.
- C’est Séraphin qui suppose ?
- Et Monsieur le comte le lui a dit.
- Mais alors Monsieur le comte est insensé.
- Qu’est-ce que vous voulez y faire, s’il est fou de vous !
- Il l’était peut-être, Rosalie, il y a longtemps.
- Mais non, maintenant.
Voyons, pourquoi le dirait-on ? Puisqu’à Naples le dernier temps on ne disait rien parce qu’il n’y avait rien.
- Quand, alors ?
- Ça l’a repris en voyage.
- Qui le dit ?
- Monsieur le comte à Séraphin.
- C’est sûr ?
- Oui.
- Jurez.
- Je le jure.
- Sur la tête du Bon Dieu ?
- En voilà un serment !
- Allez-y !
- Eh bien sur la tête du Bon Dieu.
- Si vous mentiez ?
- Mais puisque je vous dis que non, et même c’est très malheureux, parce que encore avant... mais à présent vous ne faites que vous moquer. Et Monsieur le comte est amoureux de vous et il l’a avoué à Séraphin...
- A Naples ?
- Non, en voyage.
- Jurez sur la tête de votre mère.
- Je jure sur la tête de ma mère.
- Prenez garde, ne vous damnez pas.
- Moi. Bon Dieu ! Mon empereur. Qu’y a-t-il de si étonnant dans ça !
Si je n’avais fait aucun mensonge à cette fille je croirais davantage. Mais je crains toujours qu’elle n’invente, se basant sur ce que je lui ai dit de l’adoption de la petite Alexandrine... Enfin d’après ce dialogue vous pouvez savoir à peu près ce qui a été dit, car je me suis fait répéter par dix fois plusieurs choses.
- Mais si c’était vrai, Rosalie, il se conduirait autrement... il n’irait pas à Monaco.
- Il y va par dépit, je le sais bien ça.
- Prenez garde, Rosalie, vous blaguez.
- Mais je vous jure que non. Vous croyez donc aussi que ça fait plaisir d’avoir avec soi un diable comme ce Torniole !
- Il viendrait ici... si c’était vrai, voyons qu’est-ce qui l’en empêche ?
Pendant que Rosalie parlait du froid de l’accueil je pensais que peut-être il y avait quelque chose qui l’empêchait et pour tout autre ce serait un motif assez considérable. Mais il me semble qu’il n’en fait aucun cas, comme moi. Il est bien difficile de se voir après une jolie explication comme la nôtre. Et même s’il avait changé d’idée, comment revenir après une semblable déclaration et de pareilles lettres ? Je vous donne toutes ces raisons pour vous et parce que tout le monde pense ainsi.
Quant à moi je ne sais comment cela se fait mais je ne me souviens de rien qui puisse empêcher et il me semble qu’il doit sentir de même ce qui éloigne toute idée de plaisir, de retour... Ce que raconte ma cameriere est si naturel et s’accorde si bien avec ce qu’elle ne sait pas que je suis tentée... on est toujours tenté de croire ce qui fait excessivement plaisir.
Enfin, je me fais répéter ça comme un conte bleu.
Maman n’a pas été à Monaco, ce qui produit une absence complète de nouvelles...
Mme Kondareff en vient, Alexandre n’y était pas. Rosalie qui est allée ce matin chez le domestique a entendu Monsieur le comte parler dans son lit d’une voix triste et malade. Il est donc resté chez lui, pauvre cher comme il a dû s’ennuyer.
Il n’a pas vu mon appartement, quel dommage. Bah ! le désespoir d’hier est passé, et quant à Alexandre je me dis comme avant cette phrase de Marguerite: « Cher Alexandre, (Valentin) si Dieu m’écoute Je te reverrai... »