❦
Samedi 16 juin 1877
Fichus lecteurs, sentez-vous l’approche de quelque chose de curieux ? Que vous le sentiez ou que vous ne le sentiez pas, sachez que dans le déguisement d’hier je me suis rendue, c’est-à-dire que la princesse Zeretel s’est rendue à Monaco avec sa cousine Mme Kondareff. La princesse tremblait un peu en entrant dans le tripot, d’autant plus qu’il y avait là Laurenti, Danis, d’Aspremont, etc. Comme la princesse, Mmes Kondareff, Bashkirtseff et Romanoff montaient en fiacre vers le casino, un autre fiacre les croisa contenant Larderel et Torlonia.J’étais déjà prête à m’étendre « sur cette aventure bizarre », le crépuscule du Midi, les lucioles, l’apparition, le désappointement etc. L’entrée de la princesse ne produisit d’autre effet que celui d’une nouvelle figure et d’une femme élégante et peut-être... évaporée. La cousine causait peu et avait l’air de lui faire les honneurs de la salle. Nemekoff a salué Mme Kondareff, Mme Bouldakoff aussi et tous les habitués. Puis on lui a demandé qui j’étais. Mme Kondareff dit que c’était sa cousine, la princesse Zeretel. (Elle a une cousine de ce nom).
- Elle est Circassiene ? demanda Nemekoff.
- Non, elle est née Basilewsky et mariée au Caucase d’où elle arrive.
- Et elle joue ?
- Pas encore.
- Oh ! elle a une bonne maîtresse en vous. C’est une bien jolie femme.
De même avec les autres, Mme Bouldakoff vint dire qu’elle était tourmentée par un homme que la beauté de la princesse avait frappé. Dans tout cela maman était navrante à voir. En s’approchant du 30 et 40 ces dames reconnurent jouant en face d’elles Alexandre, excessivement nerveux, qui regarda la princesse comme toute nouvelle venue et se remit à jouer Mais il n’en fut pas de même de don Clemente. Il leva la tête et si rapide que fut son regard la malheureuse princesse se crut reconnue et avec raison ! Aussitôt le maudit Juif1 alla en parler à son ami qui se leva vivement, marcha jusqu’à la princesse, l’examina, et convaincu sans doute retourna jouer.
Voilà qui commençait mal. La princesse se mit à jouer et à se montrer de plus belle espérant payer d’audace, lorsqu’elle entendit Larderel, Torlonia et Mme Bashkirtseff parlant d’une ressemblance extraordinaire. La pauvre femme, maman, avait une mine si contrainte et si effrayée que cela seul aurait ôté les doutes.
Torlonia assurait que quelques coussins n’étaient pas une affaire et qu’il n’y avait rien de plus facile que de se grossir la taille.
Ce que désirait la pauvre princesse c’était de revoir Alexandre, comme le jour de son départ pour Vienne. On le lui avait fait si laid avant-hier, qu’elle le trouva superbe aujourd’hui, elle le trouva d’ailleurs comme avant et comme toujours. Mais la découverte du Juif gâtait le plaisir en faisant peur. Cet homme est mon ennemi Dieu sait pourquoi. Alexandre a dit à maman qu’il ne s’occupe qu’à médire de nous et qu’il nous déteste. C’est si étrange ! Qu’il ne vienne pas, qu’il ne soit pas connu même, bien, comme tant d’autres. Mais lui il s’occupe constamment de moi, il se trouve comme exprès où je suis, il raconte des vilenies de moi. C’est inexplicable à moins qu’il ne soit fou de moi, je ne crains pas de le dire parce qu’il n’y a pas de quoi se vanter, qu’il ne me fait pas la cour, qu’il ne flatte aucunement ma vanité.
Je le dis parce que c’est la seule explication probable de cette haine persistante. Et ce soir, qui m’a reconnue ? Personne, je le jure personne. Personne excepté le Juif, comment cette idée lui est venue ? Il pense donc à moi. J’étais entièrement changée, si je ne l’étais pas, d’autres qui me voient tous les jours auraient eu des soupçons.
J’adore être ainsi incognito. C’est adorable oui, mais aussi c’est diablement dangereux. Vous direz que pour Alexandre je me jette au feu. Je le dirais aussi si je n’avais pas fait presque la même chose pour d’autres ou pour rien. La cousine jouait et la princesse regardait Larderel, toujours avec le même plaisir calme et complet, avec le même contentement tranquille qu’à Naples et avec la même satisfaction que si elle eût regardé sa propre figure un jour de beauté. On était venu à dix heures, le dernier train partait à onze heures et demie par conséquent la princesse a passé une heure et demie sous les yeux de tous, dans une salle illuminée, la tête haute et la bouche pincée. Larderel était déjà sur la plateforme, marchant vite avec son parapluie en fusil, et suivi pas à pas et toujours à une distance égale de Séraphin. Je ne sais plus dans quelle pantomine, dans quel ballet, dans quel vaudeville, j’ai vu une course pareille; ou bien était-ce une caricature : Milord et son domestique. Enfin, Milord et son domestique ne se séparèrent que lorsque Mme Bashkirtseff s’accapara Milord et se mit à presque courir avec lui par la plateforme, étonnant tous les habitués qui ne comprenaient rien du tout à cette folie ou à cet amour pour ce nouvel oiseau.
Je crois qu’ils discutaient toujours sur la princesse, d’ailleurs je me suis tout fait raconter à la maison. On le présenta à ma tante qui sévère et grave lui dit qu’il ne la connaissait pas, c’est pour cela qu’il se permettait de faire de pareilles suppositions...
Oh ! si ça n’avait pas été le Juif ! Vous savez bien comment cela s’est passé avec Bihovetz ! Ah ! Juif de mon coeurrrr... Il faut qu’il se mêle à tout.
Enfin, dit Larderel, pour me prouver que ce n’est pas elle, invitez-moi dans le même wagon.
Maman l’invita avec empressement. La princesse, sa cousine et Mme Kondareff étaient déjà installées lorsque Mme Bashkirtseff vint demander deux places, qu’on accorda aussitôt.
Dans tous les cas il n’y avait plus qu’à s’exposer bravement, s’il y avait moyen de dérouter, c’était le seul.
en travers
Eh bien mais ce Larderel devait être flatté de voir qu’on faisait de telles choses pour lui.
- Princesse, Mme Kondareff, dit Mme Bashkirtseff permettez-moi de vous présenter M. le comte de Larderel
Les deux dames saluèrent. Mme Bashkirtseff voulut s’interposer entre la princesse et le comte mais tous deux firent un tel mouvement qu’elle les laissa ensemble. La princesse avec un aplomb prodigieux, le comte comme un homme qui est là pour une affaire curieuse. Il faisait toutes sortes de tours pour que l’on se trahit, mettant la conversation sur des épisodes de Naples, embrouillant les choses, oubliant les noms, mais la princesse ne s’étonne qu’une fois, c’est lorsqu’il dit que les demoiselles étaient seules à la pêche à Sorrento. Elle en fut choquée. Elle demanda aussi qui était Séraphin dont le nom était prononcé si souvent.
- C’est mon secrétaire, Madame.
- C’est son domestique ! dit Mme Bashkirtseff.
- Mon secrétaire intime, appuya de nouveau Larderel. Et aussitôt : « En voilà un qui sait l’orthographe. »
Comme il avait demandé du feu à Mme Bashkirtseff la princesse lui en demanda à lui.
Il regardait fort et la princesse ne se cachait pas du tout.
Arrivée à Nice la société se sépara avec les politesses d’usage, mais comme il y avait quelqu’un à la poursuite de Mme Kondareff et de sa cousine, elles firent trente-six détours par toutes sortes de rues effrayées du moindre fiacre, pendant que Mmes Bashkirtseff et Romanoff emmenaient Alexandre.
La princesse est rentrée comme une folle et à moitié déshabillée déjà en route car il lui fallait recevoir les autres de la fenêtre.
en travers
Alexandre dit qu’il aime mieux le télégraphe que la poste parce que les employés corrigent les fautes d’orthographe.
dans la marge
(Prière une fois pour toujours de prononcer et d’imprimer les noms entiers).
Heureusement ils tardèrent de cinq minutes de sorte que débarbouillée et en blanc j’étais à la fenêtre lorsque maman et ma tante arrivèrent avec Milord et son domestique sur le siège.
- Pas encore couchée ! me cria ma tante.
- Pas encore, répondis-je, vous avez emporté les clefs, je n’ai pas eu de thé, vous savez que c’est... qui est avec vous ? C’est toi Walitsky ?
- C’est le comte de Larderel, dit maman.
- Pas de bêtises, je vous prie...
- C’est moi, Mademoiselle, bonsoir, dit Alexandre en saluant, toujours dans la cour, de même que j’étais toujours à la fenêtre !
- Pas possible !
- Mais oui, c’est moi.
- Et comment cela se fait-il ?
Il était déjà dans le fumoir demandant la fameuse caricature dont on lui avait écrit, lorsque je suis descendue. Au surplus il était ivre ce dont je m’étais aperçue en wagon.
On ne parla de rien en somme mais il y eut quelques allusions entre nous comme pour nous amuser au souvenir de choses très agréables.
Seulement cette mascarade, ces petits mensonges, cette intrigue perpétuelle m’ont embrouillé l’esprit et je ne sais plus ce que je dis.
Tout le temps en wagon il a parlé comme si je lui soufflais les mots pour faire accroire à Mme Kondareff l’histoire de sa demande, de mon refus, etc.
Tout cela va me déconsidérer. Avec Larderel je n’en fais point d’autres et, ce qui est bizarre c’est que je ne me reproche rien et ne me repens de rien. Il me semble tellement une partie de moi, un des nôtres que je lui confierais tout au monde, certaine de trouver en lui protection et aide. C’est étrange, n’est-ce pas.
Il s’est invité à déjeuner pour demain tout en se plaignant de la tyrannie de Torlonia qui est sans cesse après lui pour l’empêcher de venir ici. Maman a l’air d’être folle de lui et nous en rions publiquement.
Je me suis fait répéter par dix fois tout ce que je n’ai pas pu entendre et me [...]
Poznámky
«Le maudit Juif» is don Clemente Torlonia, Larderel's companion. The Torlonia were a Catholic Roman family, bankers to the Papal States, descended from Marino Torlonia, a merchant from the Auvergne who settled in Rome in 1750; they were not Jewish. Marie keeps the label for him (075/1877-10-02). ↩