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Lundi, 25 septembre 1876 (13 septembre)
« Et lacryma et riou »
Mon père comme d’habitude m’avait réveillée et je descendis pour le déjeuner... je n’étais pas depuis une demi-heure à table qu’on vint à parler d’une certaine demoiselle de... Harkoff que j’ai vue il y a sept ans au théâtre de Harkoff, s’embrassant avec un M. Potechine, écrivain et acteur mais surtout vilain homme, le frère de l’excellent Potechine de Rome.
— Je l’ai vu - dis-je en parlant de la scène du théâtre.
— Tu ne l’as pas vu, s’écria mon père, c’est Georges qui te l’a dit, le grand Georges, le noble Georges !
— Laissons Georges.
— Mais je n’ai pas vu que Mille Ikornikoff s’est embrassée avec Potechine, j’ai vu moi-même quand ce même Potechine a embrassé la tante, Mme Romanoff, mais il est vrai qu’il était son fiancé à cette époque...
Le ton, l’impertinence, et devant le misérable Michel... je sentis un serrement dans la gorge et les larmes me montèrent aux yeux, j’eus pourtant la force de dire :
- Je sais que tu ne dis que des impertinences, et je sortis de la chambre et courus chez moi pour cacher ma fureur et mes larmes. J’étais si révoltée que ces dégradantes larmes s’arrêtèrent en m’obscurcissant la vue seulement. Cependant je ne m’étais pas enfermée à clef, à dessein, en effet au bout d’une minute mon père... se précipita dans la chambre et se jeta dans mes bras en demandant pardon. Le misérable enchanté de l’effet venait recueillir les plaintes, et s’excuser, satisfait. Je le repoussai de toutes mes forces et m’élançai vers le canapé où j’éclatai en sanglots. J’aurais donné un jour de ma vie pour ne pas pleurer. Il m’embrassait, s’accusait, se repentait, expliquait qu’il n’avait voulu rien dire qui fût, que Potechine était alors le fiancé déclaré.
en travers
Quand je pense que cet homme là m’a embrassée j’ai honte
- Devant ce misérable Michel, disais-je à travers les sanglots, qui osera... lui aussi, devant...
- Je dirai devant Michel que j’ai inventé, que c’est...
- Ce serait pire... Oh ! le bel héroïsme que de dire des lâchetés devant Eristoff et les domestiques. Oh ! le beau mérite ! Il y a de quoi se vanter. C’est bas, c’est sâle, c’est lâche, c’est méchant et c’est sot !
Plus il s’excusait plus je je demandais.
- Croyez-vous que moi aussi je ne sache point les saletés de ta famille à toi ? Ai-je jamais rien dit ? et je ne dirai jamais rien car on ne se venge pas d’une bassesse en en commettant une autre !
Si je voulais montrer tout ce qu’une fille peut dire à son père je continuerais, mais c’en est assez, contentez-vous de cet échantillon. Il écouta tout, soit par conviction de ses torts soit par hypocrisie; il m’avait vue pleurer, c’était assez.
Je m’adoucis enfin, on ne pouvait pas être plus soumis, plus s’excuser, plus endurer des remontrances, remontrances n’est pas le mot, mais un flot d’injures en termes comme il faut, parole d’honneur. Il le méritait, le lâche, le vilain qui osa me dire qu’il était désespéré de l’histoire mais qu’on l’avait irrité, blessé, et que d’ailleurs cette scène prouvait que j’avais un excellent cœur.
Il me conduisit sur la galerie voir une noce de paysans qui était venue saluer Monsieur. Ils se sont mariés hier et aujourd’hui font leur visite de noce.
L’homme porte le costume habituel, des bottes noires jusqu’aux genoux, un pantalon foncé et assez large, et une swita1 ou espèce de paletot froncé à partir de la ceinture, en drap marron-naturel, tissé par les femmes de la campagne. J’allais oublier la chemise brodée dont on voit l’encolure et la poitrine, et un nœud de rubans de couleur à la place de la boutonnière.
La femme est en jupe et en veste pareille de forme à celle de l’homme, mais d’une étoffe plus douce pour la circonstance. Et sa tête au lieu d’être coiffée avec des fleurs et des rubans comme les filles, est entortillée dans un mouchoir de soie qui cache les cheveux et presque tout le front, sans couvrir les oreilles, ni le cou.
Ils entrèrent au salon suivis des garçons d’honneur, des femmes d’honneur et de ceux qui avaient négocié le mariage.
Le mari et la femme s’agenouillèrent à trois reprises, devant mon père puis devant moi, ce qui est l’échange et nous donnèrent par un pain et par une serviette, [sic]
En échange de quoi il fallut donner de l’argent. Ensuite ils dansèrent sur la galerie et comme mes chevaux attendaient déjà je montai en voiture, un char-à-bancs pour guider soi-même, non sans avoir dit à Michel et devant qui il fallait, c’est-à-dire devant ce faquin qui est mon père:
- Vous avez mal fait de vous enfuir comme vous dites, il fallait rester et méditer sur les sottises que vous veniez d’entendre. Sachez mon cher, que des discours des sots on apprend toujours ce qu’il ne faut pas dire.
On comprend bien que le reste du jour a été gêné, que l’auteur de mes malheureux jours a parlé peu, et seulement pour me demander si j’étais bien fâchée.
- Je regrette d’être si nerveuse, il fallait cracher et s’en aller au lieu de vous donner la joie de mes larmes.
J’avais encore perdu à Paul, on m’apporta mon nécessaire pour en tirer l’argent, et ce fut Michel qui le reporta quand j’allais chez moi avec Paul et la princesse.
J’insiste sur ce détail car il donna lieu... à une scène aussi bizarre que... bizarre. J’ai rossé Michel. Et voilà comment. Il me demandait ma photographie en moine, que je ne voulais absolument pas lui donner; il paraît qu’il y tenait car il me proposa en échange de recevoir douze coups de cravache où je voudrais les appliquer. La proposition me tenta.
— Bien, dis-je, si vous soutenez les coups.
Il se coucha sur le ventre et je lui appliquai l’un après l’autre douze remarquables coups de ma cravache anglaise, souple et sifflante.
Le prince charmant ne cria pas, mais il leva deux fois la tête pour dire que je frappais sur les jambes et que ce n’était pas convenu. Il faut me rendre justice j’ai frappé de toutes mes forces et en riant à gorge déployée.
C’est que c’est assez original cet homme qui se fait rosser pour obtenir mon portrait.
Il me donna le sien et comme il se plaignait du mal :
— Vous êtes trop difficile, en vérité. Comment ! Je prends votre portrait sans supplément de coups et vous n’êtes pas content ! Ecrivez-moi une dédicace sur le revers.
Et je lui dictai la suivante :
Pièce insérée · Dédicace dictée par Marie à Michel Eristoff, au revers de son portrait, 25 septembre 1876
- Je soussigné, le plus dévergondé des gommeux du gouvernement de Poltava et de beaucoup d’autres lieux dont j’ignore même le nom et surtout la position géographique, suis le très humble et très dévoué serviteur de ma cousine Marie Bashkirtseff,
prince Michel Andryevitch Eristoff d’Aragwa
Et en écrivant cela il s’interrompait pour demander un conseil à Paul, ou bien :
— Mais si j’écris cela, vous vous en moquerez, vous rirez !
— Soyez-en convaincu. Un pareil document n’engendre pas les pleurs.
Poznámky
A traditional Ukrainian peasant overcoat (svita), gathered at the waist. ↩