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Jeudi 14 septembre 1876 (2 septembre)
Doménica a pris le café avec moi, puis j’allai rejoindre les autres et on parla du départ de Pacha pendant que celui-ci allait et venait achetant et changeant des fusils, car il est un fort chasseur devant le Seigneur, comme Nemrod. Mon père le priait de rester, mais cette nature entêtée ayant une fois dit non n’en démordrait pour rien au monde.Je le pris à part et tout en marchant dans le corridor je le priais de rester.
- Permettez-moi au moins de m’en aller pour deux jours ! disait-il, et puis :
- Ne me priez pas de rester je vous en supplie, car je ne pourrais pas vous obéir...
- Et pourquoi ?
- Mais parce que... vous savez... et puis je ne veux pas que Michel, qui sans cela... et ce n’est pas encore ça, mais...
- Ah ! ha ! homme vert ! C’est pour cela ! Oh ! que vous êtes donc étrange. Ah ! c’est ça que vous craignez, c’est de Michel que vous avez peur !
- Et bien puisque vous savez pourquoi, ne me tourmentez pas.
- Au contraire homme vert !
En effet il fallait être folle pour taquiner un homme de la sorte.
Je l’avais prié en vain et je n’aurais pas été fâchée de le retenir, surtout parce que je savais que c’était impossible. Je le traînais à mon bras, parcourant la gare, sans me soucier de la foule, et arrêtant des Juifs pour leur dire en français:
- Tu vois ce beau garçon-là ? Eh bien c’est celui qui craint Michel.
Et je passais outre laissant le Juif à son étonnement. Je le laissai un instant pour causer avec Lola, sa mère et mon oncle Nicolas qui vinrent me voir partir.
Il y avait une foule énorme à l’occasion du départ de cinquante-sept volontaires pour la Serbie. Et comme je ne me souciais pas de tous ces gens que je ne connais pas, et que je crois de la canaille (je ne parle pas des volontaires), je continuai de parcourir la gare tantôt avec Paul, tantôt avec Lola, tantôt avec Michel, Pacha, avec chacun à son tour. Une personne habillée de blanc et si remuante ne tarde pas à être remarquée.1
- En vérité, Pacha n’est pas aimable - dit Lola ayant appris de quoi il était question.
Alors m’efforçant de ne pas rire je m’approchai de l’homme vert et je lui fis un petit discours très sec et très offensé, et comme il avait les larmes aux yeux et comme j’avais envie de rire je me retirai pour ne pas détruire l’effet produit en éclatant.
On pouvait à peine circuler et c’est à grand peine que nous parvînmes jusqu’à notre coupé.
Cette foule m’amusait après la campagne et je me mis à la fenêtre. On se pressait, on criait, je regardais et je m’arrêtai court en entendant tout à coup s’élever un concert de ces voix de jeunes garçons, plus belles et plus pures que celles des femmes, qui chantaient un chant d’église et qui semblaient un chœur d’anges.
C’étaient les chantres de l’archevêque qui chantaient disaient une prière pour les volontaires.
Tout le monde se découvrit et ces voix sonores et cette harmonie divine m’ôtèrent la respiration et lorsqu’ ils eurent fini et lorsque je vis tout ce monde agiter leurs chapeaux, leurs mouchoirs, leurs mains, les yeux brillants de larmes d’enthousiasme et la poitrine gonflée d’émotion, je ne pus rien faire d’autre que crier hourra comme eux et pleurer et rire.
Les cris durèrent quelques minutes et ne cessèrent que lorsque le même chœur entonna l’hymne russe : Dieu protège le Tsar.
Mais la prière pour l’Empereur sembla fade après la prière pour ceux qui allaient mourir en défendant leurs frères.
Et l’Empereur laisse faire les Turcs ! Dieu !
Le train partit au milieu de hourras frénétiques; alors je me retournai et je vis Michel qui riait et mon père qui criait dourak au lieu de hourra.2
- Papa ! Michel ! est-il possible ! Michel ! Mais criez-donc, de quoi êtes vous fait, bon Dieu !
- Vous ne me dites pas adieu ? demanda Pacha raide et rouge.
- Non !
Il fit un pas en arrière, se mordit les lèvres... et je vis des larmes dans ses yeux.
Le train marchait déjà.
- Au revoir, Pacha - dis-je en lui tendant la main, qu’il saisit et baisa sans rien dire.
Me Voilà encore à Poltava, cette ville détestable.
Harkoff (c’est ainsi qu’il faut l’écrire et en prononçant il faut aspirer l’h) m’est plus connu, j’y ai passé un an avant de partir pour Vienne. Je me souviens de toutes les rues, de tous les magasins et, cet après-midi, à la gare je reconnus un médecin qui avait soigné grand-maman et je vins lui parler. Il ne s’étonna pas, Nicolas [lui] m’avait déjà montrée.
J’ai envie de retourner là-bas ! “Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?” Pas Nice, mais l’Italie.
Mais aujourd’hui je ne fais que répéter « Tu vois ce beau garçon-là, c’est l’amant d’A, c’est l’amant d’Amanda »
Tout le monde connaît cette chanson, et à force de la répéter et de la refaire selon toutes les circonstances imaginables, je m’égaie en faisant rire les autres.
Poznámky
Serbia had gone to war with the Ottoman Empire in June 1876 in support of the Christian uprising in Herzegovina and Bosnia. Thousands of Russian volunteers went to fight for Serbia, whose army was commanded by the Russian general Mikhail Chernyayev. Russia itself declared war on Turkey only in April 1877. ↩
Dourak (дурак) is Russian for "fool": her father mocks the crowd by shouting it in place of the similar-sounding hourra. ↩