Mardi 5 septembre 1876 (24 août)

Je reviens de Poltava et je viens de passer vingt minutes devant le portrait d’Antonelli. Ses yeux et ses lèvres m’ont exaltée et je m’écrie de nouveau, comme avant, comme toujours : Honte pour moi de m’être flétrie, et honte pour lui, car c’est un lâche !
Une conversation avec Alexandre m’avait énervée et je vins appeler mon père pour sortir mais il se mit à me demander où je voulais aller disant que ses habits de visite étaient avec lui. On alla simplement au magasin de Trepké acheter des cadeaux pour le jour de nom de la Princesse.
rayé[Deux lignes cancellées]
Quant aux visites... ceux que je pourrais voir ne sont pas en ville, et voir des femmes de Tchinovnick je me refuse !
- Je t’aurais menée chez Mme Miloradovitch, dit mon père, mais on a tiraillé, on a fait des bêtises.
- Quoi ? Comment ?
- Avant que tu arrives, Paul n’a fait que... enfin, comme si c’était... et par-ci et par-là.
Au lieu d’être avec lui comme avec les autres... enfin... hum et à présent il ne se montre plus !
Et il se mit à marcher furieusement par la chambre.
- Et si nous allions à présent, reprit-il, on dirait que lui ne venant pas, nous allons le chercher, nous incliner !!
Michel arriva avec cinq boîtes de bonbons de Pétersbourg.
Comme nous ne sortions pas je me suis permis le plaisir innocent de glisser des morceaux de glace dans les cols de Michel et de Pacha, ce qui les faisait sauter. Michel me fit cadeau d’une balle et nous avons tous joué au point de casser un candélabre.
Nous partîmes la nuit et comme Pacha était en face de moi je commençai par le nommer scélérat, animal, crétin, brute et je finis par entrer dans une dissertation sur Tout, et comme le garçon émettait des théories féroces et des idées vaguement jeunes et très bêtes je lui dis qu’il avait le cerveau vert et qu’il ne devait pour le moment que bien graver mes paroles dans sa mémoire pour les comprendre dans dix ans.
Une lune comme en Italie, un air pur comme au paradis et personne !!!
- Tu sais ce que je me demande ? demanda tout à coup l’heureux mortel qui m’a pour fille.
- Quoi ?
- Si je dois t’aimer énormément comme m’en vient l’envie, ou bien non ?
- Sans doute aimer, d’ailleurs l’amour ne se commande pas.
- Si fait, à un certain âge et en de certaines circonstances.
- Mon cher père tu dis des bêtises ! Commencer d’aimer ou cesser d’aimer ! On ne se l’ordonne pas. On s’imagine des chimères. Quand on s’ordonne de ne plus aimer, on croit que l’on s’obéit et non ! Car on aime, on pense, on souffre et l’amour ne s’en va que quand ça lui plaît, comme il s’en irait si on n’imaginait rien du tout, et on s’imagine qu’on l’a chassé !
De quel côté que l’on arrive à Gavronzi, on doit descendre des montagnes d’une rapidité effrayante. Quand on pense aux montagnes de la Suisse et de l’Italie comparées à celles-là on se demande comment il se fait que là on les monte avec la plus grande facilité [Une ligne cancellée] tandis qu’ici, on risque chaque fois de se casser le cou.
Cette phrase est embrouillée, mais passons, et arrivons... où ? Devant le portrait du cardinalino....fi !

Poznámky

Tchinovnick: Marie's spelling of the Russian chinovnik (чиновник), a government official holding a rank in the civil service; the word often carried a note of contempt for the petty bureaucrat, as it does here. ↩