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Mercredi, 23 août 1876 (11 août)
J’ai écrit à maman presque autant que dans mon journal. Cela lui fera plus de bien que toutes les médecines du monde. J’ai l’air enchanté, je ne le suis pas encore, j’ai raconté tout exactement mais je ne suis pas sûre de mon fait quant à la fin de l’histoire. Enfin, on verra. Dieu est très bon.
Mon père s’est absenté, et quand il fut revenu je demandai :
— Où avez-vous été ?
— Dans la forêt, répondit-il.
Dans la forêt se bâtit un chalet près duquel demeure sa maîtresse, cachée là à l’occasion de mon arrivé.
— Tu as bien fait papa, la forêt est la partie des propriétés qu’il faut le plus surveiller, les paysans volent le bois et dévastent la forêt en y laissant paître leurs troupeaux.
Au commencement de cette phrase il avait levé les yeux en expectation1, presque en étonnement, mais je parlais avec une bonhommie rare et il me dit:
— C’est vrai, oui.
J’ai monté à cheval avec Paul et Pacha, Eristoff et Kapitanenko qu’on nomme Kapitan, suivaient en tilbury.2
Pacha est mon vrai cousin, le fils de la sœur de mon père. Cet homme m’intrigue. Ce matin nous avons causé, il me soutenait mon métier et je brodais. On parla de pères et je dis que les fils critiquaient toujours les actions des pères et une fois à leur place, faisaient comme eux pour être à leur tour critiqués par leurs enfants.
— C’est parfaitement vrai cela, dit le garçon, mais mes fils ne me critiqueront pas, car je ne me marierai jamais.
Et au bout d’un instant je dis :
— il n’y a pas encore eu de jeunes gens qui n’aient pas dit la même chose.
— Oui, mais moi ce n’est pas la même chose.
— Et pourquoi ?
— Parce que j’ai vingt-deux ans et je n’ai encore jamais été amoureux et aucune femme n’a attiré mes yeux.
— C’est tout naturel, jusqu’à cet âge on ne doit pas être amoureux.
— Comment et tous ces garçons qui aiment depuis quatorze ans ?
— Sont des monstruosités, d’ailleurs tous ces amours-là n’ont aucun rapport avec l’Amour...
— Peut-être, mais je ne suis pas comme tout le monde, je suis empoté, je suis orgueilleux, c’est-à-dire je parle de mon amour-propre, et puis...
— Mais tout cela ce sont des qualités que vous me citez..
— Des bonnes ?
— Mais oui.
Puis je ne sais à propos de quoi il me dit que si sa mère mourait il deviendrait fou.
— Oui... pour un an, et puis...
— Oh ! non, je deviendrais fou, je sais.
— Pour un an, car tout s’efface à force de voir des figures nouvelles.
— Alors vous niez les sentiments éternels et la vertu ?
— Positivement.
— C’est étrange Mousse, me dit-il [Mot cancellé] comme on se lie vite quand on n’est pas guindé.
Avant-hier soir je disais Maria Constantinovna, hier Mlle Mousse et aujourd’hui...
— Mousse tout simplement et je vous l’ai ordonné.
— Il me semble que nous avons toujours été ensemble, tellement vos manières sont simples et engageantes.
— N’est-ce pas ?
Je m’amusais à parler aux paysans que nous rencontrions sur la route et dans la forêt et L figurez-vous je parle petit-russien3 très passablement. Le Vorsklo, rivière qui passe dans le village de mon père, est si peu profond en été qu’on le traverse à pied, mais au printemps c’est un fleuve. Il me prit la fantaisie de faire barboter mon cheval dans l’eau et relevant mon amazone tout à fait, j’entrai dans la rivière. C’est agréable à éprouver et ravissant à voir. Le cheval en avait jusqu’aux genoux.
— C’est vrai, dit mon cousin, vous avez une taille remarquable, je n’ai ai encore jamais vu une pareille.
Et Paul avec une naïveté de frère s’écria que j’étais très grasse.. comparativement que je ne portais ni jupons à plis ni tournure4.
J’étais échauffée par le soleil et la course et j’ai essayé ma voix qui est en train de revenir peu à peu. J’ai chanté le « Lacrymosa5 » de la messe funèbre, comme à Rome.
Mon père nous attendait sous la colonnade.
— Eh bien, vous ai-je trompé et suis-je mal en amazone. Demandez à Pacha comment je monte. Suis-je bien ?
— C’est vrai, oui, hum... très bien, vraiment.
Et il m’examinait avec satisfaction.
Je suis loin de regretter d’avoir apporté trente robes. Mon père doit être pris par la vanité et je dois me montrer dans tous mes avantages.
Michel m’amena ce matin un médecin de Poltava, que j’ai demandé hier, pour mon larynx, et ce monsieur était au salon que je suis entrée, la jupe relevée sur un bras, en bottes jusqu’aux genoux, à talons d’acier avec mes armes dessus gravées en or, et les mêmes armes sur le haut de la botte, brodées en soie.
Selon ma manière, je me tins au milieu de la chambre et de là pris part à la conversation répondant de tous les côtés.
En ce moment arriva Miloradovitch avec une malle et un domestique. Quand il m’eut saluée je répondis aux compliments d’usage et m’en allai changer de costume en disant « je reviens ».
Je revins vêtue d’une robe de gaze orientale avec deux mètres de queue, et un corsage de soie ouvert devant à la Louis XV6 et... attaché par un grand nœud blanc. La jupe est naturellement toute unie et la traîne carrée.
Gritz naturellement me parla de toilette, admirant la mienne et prouvant par sa conversation qu’il s’y entendait. Il adore les costumes anciens, les bronzes et les porcelaines, et les collectionne. On le dit bête et il parle de tout, de la musique, des arts, des sciences. Il est vrai que c’est moi qui parle et il ne fait que dire : « Vous avez parfaitement raison, c’est juste ».
Je me taisais quant à mes études craignant l’effaroucher, mais j’ai été provoquée à table de citer un vers latin et de m’étendre sur la littérature classique et les imitations modernes avec le docteur. Et Gritz a très bien pris la chose.
Et on s’écria que j’étais étonnante et qu’il n’y avait rien au monde dont je ne pusse parler, aucun sujet de conversation ou je ne fusse à mon aise.
Papa faisait des efforts héroïques pour renfermer les rayons de son orgueil, et Gritz me regardait en ouvrant la bouche. Ensuite un poulet aux truffes provoqua un discours eu linaire dans lequel je montrai une science gastronomique qui fit ouvrir les yeux et la bouche encore plus à Gritz, qui est gourmand comme son père.
Et alors passant à la sophistication je me mis à expliquer toute l’utilité de la bonne cuisine soutenant qu’elle faisait les hommes vertueux.
Gritz roulait d’approbation en approbation et je vous assure qu’il est assez beau garçon.
Je montai au premier. Les salons sont très grands, surtout la salle de bal, on y a porté le piano hier seulement. Je jouai. Le pauvre Kapitan faisait des gestes desespérés pour empêcher Paul de bavarder.
— Mon Dieu ! s’écriait le bonhomme, j’oublie en écoutant que je suis depuis six ans rouillé et moisi en province ! Je revis !
Je ne joue pas bien, je barbouille souvent, cependant il y a des choses que je ne joue pas mal. Mais, c’est égal, je savais bien que le pauvre Kapitan était sincère et le plaisir que je lui procurai me fit plaisir.
[Kapitan] à ma gauche, Eristoff et Paul derrière, et Gritz à droite me regardant et m’écoutant avec une contenance enchantée, lui Gritz; car je ne voyais pas les autres. Il semblait satisfait de me retrouver munie de tous les talents de société et de tous les avantages physiques.
Quand j’eus fini « Le russieau »7 ils me baisèrent tous la main, et quand Gritz fit le geste de la prendre je la lui tendis avec un plaisir particulier et après l’avoir baisée il la serra.
Papa couché sur un canapé clignait des yeux. La princesse travaillait sans rien dire mais c’est une bonne femme.
Je respire librement, la malédiction de là-bas ne me pèse pas ici. Je suis chez mon père qui est un des premiers du gouvernement et je crains ni manque de respect ni légèreté.
On apporta le thé et autour de la table, il a fallu chantonner tout le répertoire d’Offenbach, et imiter les actrices à la mode pour exciter l’admiration pour mon air « français » et ma mémoire.
A dix heures papa donne le signal du départ en confiant à Paul les jeunes gens, qui logent tous dans la maison rouge avec lui. J’allai les retrouver dans la chambre des portraits pour prier Miloradovitch de les empêcher de boire là-bas. Et il me le promit en me baisant tendrement la main. Quand ils furent partis, mon père me recondusait chez moi avec un flambeau. Il joue le vrai père. Il ne me quitte pas des yeux et si je disparais un instant va à ma recherche.
— Tu sais, dit-il, pendant qu’Amalia me passait une robe de chambre, je suis peut-être trop sévère (nous parlions russe) mais plus on se tient avec dignité plus on gagne de respect de la part de ce qu’on nomme les « jeunes gens ». Il faut être moins papillon et...
— Moi ! Mais je ne suis pas du tout. Je suis plus libre ii mais il n’y a pas d’étrangers et Gritz est un ancien ami.
— Oui, oui, tout cela est fort bien, mais je suis un vrai père et je remplis mon devoir.
— C’est très gentil à toi, j’apprécie ces choses-là.
— Tu sais, chez vous, là-bas, on a cette manière; je me souviens quand je faisais la cour à maman, on nous laissait seuls, on restait à boire jusqu’à cinq heures du matin, on faisait de tels réveillons que... enfin, tu comprends c’est mal pour la jeune fille, car il y a toujours un tas de picque-assiettes, ou des gens légers qui ne cherchent que l’amusement. Et ici je veux que tout soit convenable et crois-moi on ne t’en appréciera que plus. D’ailleurs il était dix heures quand on s’est séparé. C’était l’heure.
— Oui, c’est vrai et c’est bien.
Je lui décrivais nos meubles et quand j’eus fini :
— Mais, dit-il, tout cela est fort bien, mais as-tu pensé comme toutes les jeunes filles., enfin, que tu dois te marier...
— Oui, sans doute.
— Eh bien, as-tu pensé à ta position et as-tu compris sa fausseté ? Tous ces gens qui venaient chez vous, ce n’est pas ce qu’il faut et...
En un mot il me dit absolument tout ce que j’ai dit cent fois moi-même. Mais il me le dit en me ménageant et sans froisser aucun de mes sentiments; au contraire arrondissant et passant avec précaution les détroits dangereux. Il allait au devant de mes désirs, je n’eus pas l’embarras d’une ouverture et lorsqu’il eut fini je dis tout naturellement :
— Mais puisque ça ne peut-être autrement, il n’y a rien à faire.
— C’est vrai il n’y a rien à faire. Mais pense bien à tout ce que j’ai dit.
— J’y ai déjà pensé cent fois. Mais il n’y a rien à faire, on ne peut donc pas se casser la tête.
— Oh ! se casser la tête, en vérité cela ne vaut pas la peine, mais...
— Mais pourquoi ne viendrais-tu pas cet hiver à Rome ?
— A présent il est trop tard, à Rome vous avez été., et on s’est informé. Crois-tu qu’un homme, à moins qu’il soit seul, un homme qui a des intentions sérieuses, n’ira pas demander lui ou sa famille... enfin, crois-tu que si Paul se mariait je ne demanderais pas, qui est la personne, quelle est sa famille ? Et tout cela ? A présent vous avez gâté Rome.
Je ne me fâchais pas, je voyais qu’il se rendrait.
— Pas du tout. Si vous veniez avec vos enfants qui oserait vous mal regarder ? Surtout vous un homme si comme il faut, ayant une si belle position.
Et ce serait mieux pour vous et pour moi. On n’aurait pour nous que des prévenances et des saluts.
— Il faut songer à cela, et puis vois-tu ta mère m’a abandonné et tu sais « chaque petit homme a des petites affaires ».
— De cela on ne parle pas et je ne m’en informe point.
— D’ailleurs je suis malgré cela libre comme l’air. Il faut y songer.
— Il ne faut pas y songer. Il faut venir avec moi. Vous voyez bien ce que je suis; je vaux quelque chose. Voillà comment nous ferons, quand je partirai pour l’étranger vous viendrez avec moi.
— J’y songerai, oui, peut-être.
J’étais satisfaite, il se fit un silence, puis on parla d’autre chose et quand il s’en alla j’allai chez la princesse et au bout d’un quart d’heure elle me montrait le portrait de son Italien, et je lui disais que c’était son amoureux et elle riait, comme Nina. En ce moment mon père entra revenant de la maison rouge et la petite bossue s’assit sur le portrait, ce qui nous fit rire comme des folles quand M. Bashkirtseff fut parti.
J’ai dit à mon père d’inviter Alexandre ici, et il lui écrivit une lettre très aimable. Que dites-vous de cela ?
Je dis que je suis un ange. Pourvu que Dieu continue à être bon.
Ne riez pas de ma dévotion, il n’a qu’à commencer pour trouver tout ridicule dans mon journal. Si je me mettais à me critiquer comme écrivain j’y passerai ma vie.
Poznámky
In English in the original. ↩
A light two-wheeled open carriage. ↩
The 19th-century term for Ukrainian. ↩
The tournure (bustle) was a padded undergarment creating the fashionable rear silhouette of the 1870s. ↩
The Lacrymosa ("Day of Tears"), the concluding movement of the sequence in the Requiem Mass. ↩
The Louis XV style featured a low square neckline and laced or open front. ↩
Le Ruisseau (The Brook), a fashionable salon piece. ↩