Jeudi, 20 juillet 1876

On m’a réveillée avec une lettre dont l’écriture me fit trembler. Mais l’ayant ouverte et lue je retombai sur le coussin, désappointée, presque en colère de m’être trompée.
C’est Bertha Boyd qui m’écrit. Comment a-t-elle su ma présence à Paris ? Elle dit qu’elle est arrivée mardi. Je ne me suis pas montrée dans les Champs-Élysées, elle n’a donc pas pu me voir. Je lui répondis immédiatement lui disant que je l’attendais chez moi à quatre heures. Chocolat, qui a été chargé de la commission, revint me dire qu’elle viendrait. Je l’attendis en vain et à six heures nous sommes allées à dîner chez la grosse comtesse.
J’avais une robe de batiste, très longue et toute unie avec un large volant brodé dans le bas. Depuis le haut jusqu’au bas, devant, des nœuds de ruban de satin blanc. Le bout de la traîne qui est très longue, est simplement retroussé et attaché à un bouton sur la ceinture, derrière. De sorte que, derrière, on voit une jupe pareille à la robe mais courte, c’est-à-dire traînant sur le plancher de dix ou quinze centimètres seulement. Comme hier.
Tous les pensionnaires ont dîné ensemble mais, comme il n’y a que des connaissances, cela a un air très convenable et le domestique vient annoncer : Madame la baronne est servie !
La baronne de Mertens a dû être surnaturellement belle, elle l’est encore d’ailleurs et si élégante, si comme il faut. Cela ne sent ni l’hôtel, ni la pension ordinaire, on est à la maison et dans une bonne maison.
On me fit chanter l’Agnus Dei de Verdi, la partie du soprano et du contralto l’une après l’autre.
Blanche Armonstrong, la nièce de la baronne, est venue me parler anglais : je parle bien anglais malgré le manque d’exercice.
Comme c’était convenu, Rémy vint avec sa voiture nous prendre à neuf heures.
J’étais triste mais cette promenade nocturne par ce beau temps au Bois me souriait assez.
Rémy poussait des exclamations à tout ce que je disais me prenait les mains..., peut-être trop souvent pour un ami. Mais qu’importe.
Le Bois tout noir, le ciel étoilé, ces allées sombres peuplées de voitures dont, dans l’obscurité, on ne distinguait que les lanternes qui vont et viennent comme d’énormes vers luisants, l’air frais et parfumé de la nuit, tout cela m’a fait du bien ; je n’ai cessé de fredonner des airs de Faust et de Ruy Blas. Et avec Ruy Blas j’ai pensé à Antonelli.
Je voudrais qu’il fût là, car la plus belle nature et le plus beau temps du monde me laissent une sensation de plaisir incomplet quand je n’ai pas, à côté ou en face de moi, un amoureux quelconque.
J’avais les idées les plus folâtres ce soir et ce pauvre Rémy en face de moi, ni homme ni femme pour moi, m’énervait tout en me faisant intérieurement rire, surtout quand j’ai pensé à ce qu’il penserait si je lui pressais le pied !.. Ah ! ce serait trop drôle, en vérité.
Berthe m’écrit encore, c’est moi qu’elle attendait hier, car dans ma lettre je lui avais laissé le choix de venir ou de m’attendre. Ce maudit Chocolat a confondu. Je lui écrivis immédiatement que demain j’irais chez elle.

Poznámky

Comme il faut: of good breeding, socially correct; a social register marker of the period. ↩