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[En travers: Et la preuve que cet Antonelli était un rien du tout pour moi, c'est sitôt que je parle de lui je m'exprime si bêtement et ça a l'air forcé et stupide !
en travers
Et la preuve que cet Antonelli était un rien du tout pour moi, c’est sitôt que je parle de lui je m’exprime si bêtement et ça a l’air forcé et stupide !
dans la marge
C’est que mes jérémiades peuvent faire croire que Je l’aimais et c’est ce qui m’enrage.]
Jeudi 20 avril 1876
Pièce insérée · liste de noms sur la page de titre du Livre 59
Belmonte Pandola Odescalchi Pizzardi Zucchini Cesaro Antonelli Angelini
Les courses ! Les chevaux du comte de Larderel m’intéressent d’avance. Sans avoir aucune idée de ce monsieur je me sens capable de m’en occuper. Je ne l’ai jamais vu mais il m’intéresse.
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Rappelez-vous ces lignes à propos de Larderel.
Nous partons à une heure par une chaleur très grande. Paris ne peut se vanter d’étre plus brillant que Naples. Grâce à Altamura nous sommes placées au milieu du bel endroit, près du pesage et de la tribune. Une telle multitude d’équipages attelés de quatre chevaux, à longues guides, avec postillons, piqueurs, en perruque, en grande livrée, ne se peut imaginer ! On se croit transporté dans le bon vieux temps à voir cette parade, ces chevaux empanachés et ces laquais en grande livrée.
Des grandes voitures où l’on est assis sur le toit, attelées de quatre chevaux, il y a une douzaine, et toutes elles sont conduites par des princes et remplies de ducs et de comtes. On dit les Napolitains pauvres, fort bien, je consens à passer pour pauvre et mener un pareil train. Pas d’argent et huit chevaux, et quatre voitures, et des laquais et tous les diables de l’enfer ! Je voudrais apprendre à vivre ainsi avec peu d’argent.
Je commençais déjà à sentir cet engourdissement qui me vient toujours au milieu d’une grande foule pendant l’été, lorsqu’arriva Altamura tout suant, il est de la société des courses et préside au pesage.
On nous sert un charmant déjeuner et des bons vins froids, mais Saint-Joseph n’est pas égoïste, il demande la permission d’amener son cher Clément et l’amène... pas ivre !
J’ai à peine entendu ce que me dit le baron de son ami intime Antonelli, qui est si changé, qui ne se montre plus, que peut-il avoir ? Je répondis que vraiment je n’en savais rien. Je dis que j’ai à peine entendu car j’étais assise sur le siège avec les pieds appuyés près du dos de Dina et du haut de ma hauteur je regardais le champ, les chevaux et le monde. Torlonia en homme pratique grimpe sur la roue et se met à côté de moi. Il doit être en train de se forcer à devenir amoureux de la Mechtchersky, car il parle de poésie, de mélancolie et de fleurs. La chaleur et les mendiants étaient insupportables, dans aucun pays du monde il y en a autant, ils défilent devant vous comme une procession sans fin.
- Ah ! qu’ils sont embêtants ! dis-je enfin, ce n’est pas très joli ce que j’ai dit-là, Monsieur, mais lorsqu’on est bien, bien ennuyé on ne trouve pas un autre mot pour s’exprimer.
- C’est vrai, quand je vous ennuierai beaucoup, beaucoup, vous me direz cela, - dit Torlonia, espérant sans doute que je répondrais par des protestations.
- Bien, dis-je, pour le moment vous ne m’ennuyez pas, mais quand vous m’ennuyerez je vous le dirai.
- Non, écoutez donc, interrompit-il, je ne vous ai pas ennuyé à Rome, n’est-ce pas ?
- Au contraire même.
- Vous comprenez bien dans quel sens je dis ennuyer ?
- Parfaitement !
- Quelles fleurs préférez-vous ? demanda le jeune ivrogne au bout d’un certain temps.
- Les roses.
- Non, les muguets, je connais quelqu’un qui en a porté pendant trois semaines en votre honneur, ajouta-t-il en me donnant un bouquet de muguets, et en offrant de suite des fleurs également à maman et à Dina.
- Je suis éblouie par le soleil et par votre beauté, Mademoiselle.
- Voulez-vous des huîtres ?
- Non merci, j’ai soif.
- Alors buvons !
Et nous avons bu chacun par un verre de vin blanc et par un bocal de champagne puis il but encore du vin blanc et on lui offrait encore du champagne à ma santé.
- Je me porte très bien, dis-je.
- C’est vrai, je pourrais vous porter malheur.
- Vous avez raison, Monsieur, ne buvez pas.
Et je me mis à rire. N’allez pas croire que je prenne au sérieux les paroles de Don Clemente, je les prends pour ce qu’elles sont, soyez tranquilles et puis je sais me conduire avec beaucoup de dignité sans aucune affectation.
Ce Saint-Joseph, nom également célèbre dans l’ancien et le nouveau testament, ce Saint-Joseph, dis-je, me paraît un ami de dix ans et je l’ai accueilli par un sourire et un signe de tête très gentils.
Je faisais peu attention aux courses tant qu’ils étaient là, Altamura, Saint-Joseph et Torlonia. Torlonia se dit tel que je l’ai jugé. Il ne veut ni attendre, ni obéir. D’ailleurs sa barbe seule suffit pour qu’on le devine. Il a de l’esprit, il est un peu fat peut-être, mais qui ne l’est pas à vingt-quatre ans ? Et puis cela lui va bien.
Lorsqu’ils furent partis et que de nouveau nous fûmes restés en famille je m’assis et ne regardai plus rien, d’ailleurs l’engourdissement avait disparu et, pour la première fois de ma vie peut-être, je me suis sentie gaie aux courses.
Mais je m’apprêtais à voir Larderel, dont je m’occupe depuis deux jours. Il devait courir dans la dernière course, gentlemen riders3. Pour cette course Altamura vient nous conduire à la tribune. Je vais avec lui et Dina avec Walitsky. Maman reste en voiture.
La belle princesse Muliterno toute de blanc habillée est en flirtation4 très prononcée avec le prince Odescalchi, qu’on dit son fiancé. C’est si adorable une tribune de pesage ! D’un côté le champ, d’un autre l’enceinte où l’on promène les chevaux, où l’on se prépare.
J’ai tout le temps parié pour Larderel et attendais avec impatience son apparition sur l’arène. Il parut enfin, en satin blanc rayé de vert et culotte noire. Je pris la lorgnette d’Altamura et l’examinai.
Peste ! mais il est charmant. Grand, bien fait, des cheveux châtain foncé, un nez long et bien prononcé, de beaux yeux, des lèvres rouges, et une petite moustache blonde, une pâleur intéressante. Et un joli nom, Alexandre.
Torlonia est près de nous et se plaint de la fatigue. Je ne lui adresse pas la parole, car sa conduite à Rome m’oblige à une certaine réserve, je ne fais que répondre quand il me parle.
Je parie avec Altamura pour la jaquette rayée de vert et blanc, on donne le signal et ils partent ! Sur mon âme, voilà une belle course !
Ils sont trois et se disputent le prix avec autant de grâce que d’adresse. Je les suis des yeux et échange avec Altamura quelques observations qui prouvent bien que je me suis occupée du métier et que j’ai lu “Le Derby” pendant deux ans. Lesquelles observations font retourner la tête à plusieurs plobsters, par leur justesse.
Larderel retenait son cheval et tout le monde était pour lui, moi la première sans doute.
Mais les voilà qui arrivent comme un ouragan, je me lève sur la pointe des pieds, je ne respire plus et mon jockey n’arrive que deuxième.
- Il faut nous dépêcher, dit Altamura, il y a tant de monde.
- Dépêchons-nous donc, Monsieur, allons, j’ai vu ce que je voulais, allons et prenant son bras je descends l’escalier, réponds par un sourire très aimable à l’adieu de Clemente et traverse la foule élégante poursuivie par les têtes qui se tournent et les yeux qui se fixent sur mon dos. Sont-ils assez bêtes de tant regarder
- Vite, passez sous cette corde, dit Altamura, car voici un cheval.
- Oh ! dis-je, en me redressant de l’autre côté de la corde, voici le mien, celui que j’ai pris, voyez-donc, Monsieur, le mien !
Je dis cela tout en m’en allant et en levant les yeux droit dans la face du beau Larderel qui sourit à cette exclamation.
Je ne l’ai jamais vu, mais étant à Rome il m’a vue et me connaît sans doute.
Il est si beau et si pâle.
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Eh bien j’en change, Dieu merci, Emile, Pierre, Clément, Doria et à présent Alexandre.
Les messieurs des grandes voitures sonnent des trompettes comme les anges du jugement dernier, les cochers claquent du fouet et toute cette foule brillante et étourdissante s’ébranle.
Le retour est chose magnifique à voir. Toute cette pompe mondaine sur une hauteur de laquelle on voit les montagnes, le Vésuve se perdant dans un léger brouillard qui s’élève de la mer calme, bleue, divine, c’est vraiment un spectacle digne d’être vu même par moi.
Torlonia, Saint-Joseph et un autre Romain sont sur le véhicule du prince Muliterno. Quatre files de voitures vont au pas, s’arrêtent à chaque instant, se devancent, se passent.
- Ah ! dit maman, si nous avions passé l’hiver à Naples, nous serions partout, je connais Nasimoff, qui n’aurait qu’à nous présenter chez cette princesse Ouchtomsky, chez laquelle tout le monde se rassemble.
- Maman, ne dites pas cela, si nous avions passé l’hiver à Naples vous soupireriez après Rome.
Il fait tout à fait sombre lorsque nous entrons dans le Toledo.
Ah ! n’oublions pas de dire que la barbe blonde est du cercle de l’Accademia et par conséquent, plobster. D’ailleurs je ne m’en occupe que fort peu.
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Le duc de San Paolo
Larderel retournait en victoria avec une dame, une femme, ou sa femme. Il est vraiment très beau. Ce n’est pas sa femme car il m’a regardée plusieurs fois en se retournant. Antonelli m’a dit un jour qu’il vivait publiquement avec une cocotte, mais pour être plus sûre j’ai demandé à Altamura avec qui était le comte de Larderel.
- Je ne sais pas, une amie a lui je crois.
C’est bien cela. Mais quelle honte de traîner après soi une pareille femme ! Quand on est riche, noble et beau on n’en fait point d’autres !
A peine avons-nous le temps de changer de robes pour aller à l’hôtel d’Angleterre, où l’éternel Altamura nous offre un magnifique dîner.
Grâce à l’heure avancée où commence le théâtre nous avons le temps d’entendre “La Traviata”. Nous avons une loge à gauche, je ne jouis donc qu’à moitié. La barcaccia est au-dessus de nous, un peu de côté, on se voit mal, je n’ai vu personne à cause d’une lampe sous ma loge, personne, mais un tas de lorgnettes. Je suis fatiguée, et ces ovations me fatiguent encore plus. Ils s’intéressent donc à moi comme je m’intéresse à eux. Ah, tant mieux. Je suis sortie du théâtre toute pensive, c’est la première fois que j’entends cet opéra. Je l’ai bien entendu, dans mon enfance, mais à cinq ans, six ans on ne comprend pas grand chose.
Je pensais qu’il n’y avait que “Mignon” et “Faust »; il y a aussi “La Traviata”, sujet et musique tout est vivant et naturel. On s’attaque à Verdi comme on s’attaque à Dumas, pourquoi ? parce que ces deux hommes amusent, émeuvent, transportent leur public.
Dans la barcaccia il n’y a eu personne de connaissance ou du moins pour peu de temps car ils sont sortis en même temps que nous par la petite porte de côté et je n’ai vu personne de connu.
Non, écoutez-donc, oui écoutez-donc “La Traviata”. J’en ai presque pleuré, cette musique charmante vous fait tantôt battre, tantôt rêver, tantôt saigner le cœur. Il est vrai que c’est une pièce immorale pour les hommes. Chaque jeune fou verra une Violette Valery dans sa cocotte. Et Larderel se ruinera en bracelets et boucles d’oreilles si sa bien-aimée femelle a le bon esprit de tousser et de prendre un air poétique.
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[Annotation: 1881. J’étais déjà jalouse de la femme de Larderel.]
Je suis rentrée rêveuse. Quelle bruyante journée ! Que de monde, que de clinquant !
Je commence à adorer Naples, je crains pour Rome... Rome et Pietro. Pauvre ami... bon, pourquoi le plaindre ? Je ne sais, je le plains parce que je me plains, parce que cette musique m’a rendue tendre. Je voudrais l’entendre me dire: je vous aime, avec ses yeux voilés et sa joue appuyée sur ma main...
C’est bien d’être aimée, il n’y a rien de bon comme cela.
- Il m’avait promis de venir à Naples, dit Saint-Joseph, mais à présent il ne veut plus, il est étrange, je ne sais ce qu’il a.
On lui défend de venir, parbleu ! Car je ne croirai jamais qu’il ait menti ! Il m’aime mais il n’est pas le maître, c’est diablement humiliant pour moi. Ces canailles du Vatican font mine de ne vouloir pas de moi et c’est moi qui ne les veux pas ! J’aime beaucoup Pietro qui est aussi gentil que possible mais Pietro n’est pas le parti que j’attends de la Bonté Divine.
Il est dangereux d’entendre “La Traviata”, cette fichue- musique vous donne des idées... On rêve à Pietro, on le regrette, on ferme les yeux, on le croit là, puis... puis on se lève sur pieds tout mécontent, tout étrange...
Poznámky
The Hunt Club — an exclusive gentlemen's club in Rome. ↩
Barcaccia — Italian, literally «old boat»: the large ground-floor stage box in an Italian theatre taken by the members of a club (in Rome, the Caccia-Club's box); to be «de la barcaccia» is to belong to that fashionable set. Not the Barcaccia fountain in Piazza di Spagna. ↩
Gentlemen riders — in English in the original. Amateur riders from aristocratic families who race for sport, not money. ↩
Flirtation — in English in the original. ↩