Jeudi 30 mars 1876

Toute la nuit je n’ai fait que rêver de Torlonia, de sorte que lorsque mon modèle vient je suis incapable de peindre.
Le rêve a commencé de me rendre misérable et maman a achevé. J’eus la bêtise d’aller chez elle et bien que malade elle sut tant dire que je suis venue m’enfermer dans ma chambre dans un état d’énervement difficile à imaginer.
C’est sa spécialité d’ailleurs d’enrager les gens.
A présent que je suis seule, enfermée à clef je vais raisonner sur la grande affaire. D’où vient que depuis quelques jours je commence à sentir une certaine fausseté dans ma position ?
Cela vient de ce que depuis quelques jours ma position est fausse. Et pourquoi est-elle fausse ? Parce que Antonelli m’a demandé d’être sa femme, parce que je n’ai pas refusé carrément, et parce qu’il en a parlé à ses parents, parce que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce que Visconti a dit à maman ce qu’il a dit. Qu’a dit Visconti ?
— Il faut savoir, Madame, où vous voulez marier votre fille, a dit Visconti après avoir fait l’éloge de la personne et de la fortune de Pietro.
— Je n’ai aucune idée arrêtée, répondit maman, et puis ma fille est si jeune.
— Non, Madame, il faut dire les choses carrément, voulez-vous la marier à l’étranger ou en Russie ?
— J’aimerais mieux à l’étranger car je pense qu’à l’étranger elle serait plus heureuse puisqu’elle y a été élevée.
— Hum, bien. Il faut aussi savoir si toute votre famille consentirait à la voir mariée à un catholique, et à voir les enfants qui proviendraient de cette union de la religion catholique ?
— Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui pourrait rendre heureuse ma fille.
— Et quels seraient les rapports de votre famille avec la famille du mari ?
— Mais je pense que ce serait d’excellents rapports, d’autant plus que les deux familles se verraient rarement ou pas du tout.
— Pierre Antonelli est un charmant jeune homme et qui sera très riche, il est même inutile de parler de cela, puisque c’est une chose connue qu’il aura une magnifique fortune, mais le Pape se mêle de toutes les affaires des Antonelli, et le Pape fera des difficultés.
— Mais, Monsieur, pourquoi dites-vous cela. Il n’y a pas question de mariage. J’aime beaucoup ce jeune homme mais comme un enfant et pas comme un gendre futur.
Voilà à peu près tout ce que j’ai obtenu de la mémoire de Madame ma mère.
Les Antonelli se cabrent. Fort bien. Ils font bien car du moment qu’ils [se] cabrent je deviens docile. Voilà mon fichu caractère. Il serait très raisonnable de partir, d’autant plus que rien ne sera perdu pour être remis à l’hiver prochain. Je juge d’après moi et cela me fait craindre l’absence. Loin des yeux loin du cœur.
Mais non, il m’aime tout à fait.
- Je sais, dit-il en se levant après une dizaine de froideurs de ma part, je sais que c’est un grand malheur d’aimer à vingt-trois ans, et d’avoir dès cet âge toute sa vie bouleversée et empoisonnée. Je ne parle pas des petits amours qu’on éprouve vingt fois, mais le grand, le seul, le vrai ne devrait pas commencer à vingt-trois ans, surtout lorsqu’il est malheureux.
Sale incertitude, ennuyeuse attente ! Il doit sentir lui-même que cela ne peut durer.
Il faut partir ! Dès demain je commence à m’y préparer, c’est-à-dire à aller visiter les merveilles romaines que je n’ai pas encore vues. Oui, mais ce qui me chiffonne c’est que l’opposition ne vient pas de notre côté mais bien du côté des Antonelli. C’est laid, et ma fierté se révolte.
Quittons Rome. Mais qui me dit qu’il y a opposition ? Tout, pardieu ! Les demi-paroles de Pietro plus que tout.
Le Pape, le cardinal Antonelli avoir à faire, quoiqu’in-directement, avec eux, me plait. Si nous ne pouvons pas faire autre chose, faisons des scandales ou du moins semons la discorde. Pietro n’est pas un agneau, et quand il vient il veut bien. Il me veut, cela va faire du tapage parmi les prêtres. Pourquoi s’opposer à ce mariage ? La religion. Bah ! Pourvu que les enfants soient catholiques, le reste importe peu. Je voudrais que maman amène Visconti à reparler de la chose. Je lui donnerais mes instructions. Toute cette affaire n’est pas claire.
C’est dégoûtant, parole d’honneur. Les difficultés m’excitent; rien ne serait plus facile que d’épouser l’homme et braver tout. Mais je ne veux rien braver, voilà le difficile. Je veux que tout soit fait convenablement. En vérité, l’amour de Pietro m’a fait penser que le Pape et les Antonelli n’étaient que des faquins. Tu te trompes, ma fille. Je le vois, pardieu, bien à présent.
J’attends un coup décisif. J’attends et je m’irrite peu à peu, et quand je serai irritée je... je ne ferai rien du tout, et que puis-je faire ?
Visconti a dit plus que je ne pensais.
— Quant au parti, dit-il, il est très beau sous tous les rapports, mais je dois vous prévenir que le Pape ne permetterà pas.
— Mais je vous assure, baron, que vous m’étonnez. Je suis loin de songer à un mariage pour mon enfant. Cependant je serais curieuse de savoir pourquoi le Pape ne lui permettrait pas d’épouser la personne qu’il aimerait ?
— Question de religion, Madame, question de religion.
en travers
Visconti a dù dire simplement que le Pape et les Antonelli ne voulaient pas mais maman m’a redit ses paroles autrement et d’une façon imbécile pour adoucir.
Je voudrais bien savoir si le vieux papiste a parlé simplement ou bien si ce qu’il a dit est la suite d’une conversation avec les Antonelli ? Sans doute Pietro a parlé. Je ris, je m’amuse, je ne pense à rien de sérieux mais lui et eux, c’est autre chose, ils envisagent la question sérieusement, ils la discutent, ils s’en occupent. Ça me paraît étrange et pourtant c’est très naturel. Il faut faire parler Pietro.
Il m’est très désagréable en vérité qu’on fasse mine de ne pas vouloir de moi quand moi-même je ne veux pas d’eux. Rome est une ville si cancanière ! Tout le monde s’occupe de cela, et je suis la dernière à m’en apercevoir. C’est toujours comme ça.
Je suis allée à Borghése, au Pincio et au Corso avec Dina et Walitsky, maman étant toujours malade. Visconti a été hier et aujourd’hui, il est bien aimable.
J’ai vu le duc Braschi, qui dit-on a un regard, un seul, auquel aucune femme ne peut résister. Sans doute il m’a déjà lancé un quart de regard, car je commence à le trouver beau, lui que je trouvais toujours très laid. Braschi est cousin de z... z... Zucchini.
Non, mais concevez-vous cette audace ! Le Pape ne permetterà pas ! Que veulent-ils donc pour un troisième fils dévergondé, dépravé et que sais-je encore ! Sont-ils fous ! Pensent-ils que j’y tienne ! Bigre non, pas comme parti. Je me mets en fureur à l’idée qu’on veut me reprendre Pietro, mais je veux plus pour moi, et j’aspire à plus de grandeur, Dieu Merci. Si Antonelli était conforme au programme je ne me fâcherais pas, mais un homme que j’ai refusé dans mon esprit comme insuffisant, et pour cet homme on se cabre ! Il faut éclaircir ça !
Je me suis presque grisée, parce qu’avant de rentrer j’ai rencontré Torlonia qui a été très étonné de ne pas recevoir de réponse à son salut, mais je ne l’avais pas vu. Je suis folle de lui, il me fera quitter Rome.
Le seul que je voudrais ne me veut pas ! Mille noms d’un cardinal !
Je fais des caricatures de Torlonia et je suis enchantée quand je réussis la moindre ressemblance. Je l’adore. Trouvez-moi une seule femme qui ne soit pas plus ou moins disposée à en faire autant. Je vous défie d’en trouver une seule ! Je vois bien qu’il est coté parmi les lions; sapristi. Il est adorable, ma parole d’honneur. Partons, puisqu’il me crache dessus, et oublions-le. Oublier ? C’est tout ce qu’il y a à faire, j’oublie facilement, c’est heureux.
en travers
Comment ai-je pu dire tant de choses de Torlonia ?!!
Ah ! fichu-Clément !
Bigre. Fi ! que je suis canaille.
Allons en Russie et revenons. Il y aura encore cent Clément et deux cents Antonelli. Chaque fois il me semble qu’un autre que celui du moment ne pourra plus me plaire; je pensais qu’un autre que le Surprenant ne m’intéresserait plus. Vous voyez bien que si. Ne nous désespérons pas et attendons. Toujours attendre c’est à se casser la tête.
Rate du Pape ! je suis irritée. Et maman qui me dit sans cesse:
- Mais il ne t’a pas demandée en mariage ? Mais que te dit-il ?
Je suis furieuse.
Mais attendez un moment, le soir arrive et avec le soir Antonelli, nous le recevons assez froidement à la suite des paroles du baron et d’une foule de suppositions, car depuis ce discours de Visconti on ne fait que supposer.
— Demain, dit Pietro au bout de quelques phrases, je pars.
— Comment ?
— Pour où ?
— Pour Terracina, j’y resterai huit jours je pense.
Voilà un vrai coup de foudre !
— On le renvoie, me dit maman en russe, on le renvoie, je le disais bien, mais quelle honte, je vais pleurer de rage !
— Oui, c’est désagréable, répondis-je de même.
Je crois bien. On le renvoie de moi comme d’une chose malsaine (ah ! chiens de prêtres !).
Vous comprenez bien que c’est humiliant comme tout.
La conversation s’en ressent et j’explique cette froideur subite par l’impression que nous a fait le suicide de Vourkoff. Maman est si offensée et furieuse que son mal de tête redouble et on la conduit chez elle, Walitsky va avec elle, Dina s’éloigne je ne sais pourquoi. D’ailleurs on était tacitement d’accord de me laisser seule avec Pietro pour savoir la sale vérité.
On a plaisanté, on a demandé si c’est pour des dettes qu’on le renvoyait, ou pourquoi etc. etc.
Une fois seule avec lui j’ai attaqué bravement bien que un peu tremblante:
- Pourquoi partez-vous ? Où allez-vous ?
Ah bien oui ! Si vous croyez qu’il m’a répondu aussi carrément que je l’ai questionné vous vous trompez. Je demandais et il éludait de répondre, enfin nous en sommes arrivés à des aigreurs, à des reproches de part et d’autre, et puis il disait:
— Mais comment, vous voulez tout et vous ne faites rien vous-même !
— Sans doute.
Je lui ai expliqué ma personne.
— Quelle est votre devise ? demanda-t-il ?
— Rien avant, rien après moi, rien en dehors de moi !
— Eh bien c’est la mienne.
— Tant pis.
Alors commencèrent des protestations, vraies, tellement vraies qu’elles en étaient difformes. Des paroles d’amour sans commencement et sans suite, des élans de colère de... puis-je dire passion ? Des reproches. Je soutins cette grêle avec autant de dignité que de calme.
— Prouvez-le moi. Dites.
— Demandez-moi tout ce que vous voulez excepté cela !
— Je ne veux rien excepté cela !
— Je n’ai pas confiance en vous. Je vous aime à en mourir, mais je n’ai pas de confiance en vous, vous vous êtes toujours moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez toujours été froide avec vos questions de juge d’instruction. Que voulez-vous que je vous dise, quand je vois que vous ne m’aimez pas et que vous ne m’aimerez jamais !
J’écoutais raide et immobile ne me laissant même pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir, j’étais trop misérable dans cette incertitude assaisonnée d’un million de soupçons.
— Prouvez que vous dites la vérité; dites !
Nous nous sommes levés, nous nous sommes promenés par le salon, je l’ai prié.
— Moi vous céder ! jamais de la vie ! Je ne vivrai pas jusqu’à une telle humiliation !
— Eh, Monsieur, vous êtes vraiment étrange, vous voulez que j’aime un homme que je ne connais pas, qui me cache tout. Dites et je vous croirai, dites et je vous promets de vous donner une réponse. Ecoutez-moi bien, dites-moi tout, je vous promets après cela de vous donner une réponse, si vous aimez vous consentirez si non, allez-vous en, ne jouissez pas du spectacle que je vous donne, ne vous réjouissez pas de voir une femme vous prier. Vous ne m’aimez pas... Taisez-vous ! On ne peut pas voir la femme qu’on aime s’humilier comme je m’humilie !
— Mais vous vous moquerez de moi si je vous le dis, vous viiiipichez que c est un tel secret, vous le dire c’est me dévoiler tout entier, il y a de ces choses tellement intimes qu’on ne dit à personne au monde !
- A personne au monde, d’accord, mais on les dit à celle qu’on aime, dites, je vous en prie, dis-je en mettant mes mains dans les siennes et en m’approchant de lui avec autant de câlinerie réservée que possible. Je ne vous ordonne pas, je vous prie.
- Si vous ne m’ordonnez pas c’est que vous n’avez pas le droit, mais si vous aviez le droit vous ordonneriez, je le sais. J’ai un affreux caractère, le vôtre est comme le mien, c’est pour cela que nous ne sommes jamais d’accord, personne ne veut céder, personne ne veut s’humilier. Vous ne pouvez pas aimer, vous êtes de glace !
— Je vous assure que pas, dis-je en souriant doucement dans sa figure et en lui abandonnant tout à fait mes mains. Allons, dites, vous devez tout me dire.
— Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de moi !
— Je vous jure que non.
— Vous jurez ?
— Je jure.
— Vous ne le direz à personne ?
— A personne, je le jure. Dites, j’attends.
Après bien des promesses de ne pas rire et de ne raconter rien à personne il me l’a dit enfin !
L’année passée à Vicenza étant soldat, il fait trente-quatre mille francs de dettes. Depuis qu’il est retourné à la maison, c’est-à-dire depuis dix mois, il est en froid avec son père qui ne voulait pas payer. Enfin, il y a de cela quelques jours, il fit semblant de partir en disant qu’il était trop maltraité à la maison. Alors sa mère vint lui dire que son père payerait les dettes, à condition qu’il mènerait une vie sage et pour commencer et avant de se concilier avec « tes parents, tu dois te réconcilier avec Dieu ! » Il ne s’est pas confessé depuis longtemps. En un mot il va se retirer pour huit jours dans le couvent de San Giovani e Paolo, Monte Celio, près du Colisée. J’eus assez de peine pour rester sérieuse je vous assure. Pour nous cela semble baroque mais c’est tout naturel chez les catholiques de Rome, voilà donc le secret ! Il m’a assez tourmentée.
- Mais si vous me trompez ! dis-je, si vous avez inventé cela !
Et je m’appuyai à la cheminée en détournant la tête et les yeux qui étaient, diable sait pourquoi, pleins de larmes. Il s’appuya à côté de moi et nous sommes restés pendant quelques secondes sans dire un mot et sans nous regarder. La glace était rompue, mes mains dans ses mains et mes yeux dans ses yeux, nous sommes restés une heure, debout, à parler de quoi ? D’amour pardieu ! Je sais tout ce que je voulais savoir, j’ai tout tiré de lui, en me laissant baiser la main, gauche et appuyant la droite sur son épaule. Tout me semble permis avec lui, il me semble un des nôtres, un parent.
Il n’a pas parlé à son père, il n’a eu aucune conversation sérieuse me concernant. Il en a eu une mais ça a été par rapport au couvent. Ce malheur que lui a porté le Pape, c’est les huit jours du couvent, aujourd’hui seulement il s’y est décidé. Mais il a tout dit à sa mère, il m’a nommée.
— D’ailleurs, dit-il vous pouvez être sûre que mes parents n’auront rien contre cela, il n’y a que la religion, mais ça !
— Je sais bien qu’ils n’auront rien contre, et ils ne peuvent rien avoir, car si je consentais à vous épouser, c’est vous qui seriez honoré et non pas moi !
J’ai soin de me montrer sévère, même prude, et d’exposer des principes de morale d’une pureté abracadabrante, pour qu’il raconte tout cela à sa mère, puisqu’il lui dit tout. Il m’a demandé cent fois si je l’aimais.
— Un peu ? demandait-il.
Je ne répondais rien. Il ne m’a jamais parlé comme ce soir.
— Je vous aime, je vous adore, je suis fou, dit-il fort bas et fort vite, m’aimez-vous, un peu ? Dites !
Et il me prit la taille et m’approcha de lui sans que je m’en aperçoive, d’ailleurs j’ai toutes les peines du monde à trouver cela inconvenant, avec lui tout me semble très naturel.
Je vous ai tout dit, je n’ai plus aucun secret de vous, je suis tout à vous, aimez-moi au moins un peu.
— Et si je vous aime qu’est-ce qui en résultera, à quoi cela servira ?
— A nous rendre heureux, parbleu !
— Je ne puis me décider moi-même il y a les pères et les mères.
— Les miens n’ont rien contre; je puis vous le garantir !
— Nous verrons.
— Un baiser, dit-il si bas que je l’ai à peine entendu, donnez-moi un baiser, un seul.
Et cela avec des yeux qui vous mettraient le diable au corps.
— Et quelle bêtise ! dis-je tout haut pour ne pas m’alourdir je n’embrasserais pas même mon fiancé.
— Soyons fiancés.
— Pas si vite, qu’avez-vous dit à votre mère, comment lui avez-vous parlé ?
- Je lui ai dit que voilà, enfin non, voilà, vous avez tant désiré que je me marie, eh bien j’ai trouvé quelqu’un que j’aime et je veux me marier à présent et vivre comme il faut. Et ma mère m’a répondu qu’il fallait beaucoup penser avant de faire un pas si sérieux et toutes sortes de choses.
— C’est très naturel, et à votre père, avez-vous parlé ?
— Non.
— Je vous demande cela parce qu’on en parle en ville, on en a parlé à maman qui a été très fâchée de cela.
— Qui a parlé, Rossi ? Un monseigneur ?
— Oui, un monseigneur. Mais vous, vous n’avez rien dit à votre père ?
— Rien je vous jure, mais ma mère lui a sans doute parlé.
Il est plus de deux heures, je ne finirais jamais d’écrire si je disais la moitié seulement. Et puis c’est bète, on ne peut écrire que les choses dures, quant aux choses douces elles ne peuvent pas s’écrire, et ce sont les seules choses qui soient amusantes à lire.
Dimanche à trois heures je serai en face du couvent et il se montrera à la fenêtre en s’essuyant la figure avec un linge blanc, pour que je ne me trompe pas.
— Mais comment, dit-il, pour y aller il faudra expliquer, demander au cocher et on vous demandera pourquoi !
— Non, non, je m’arrangerai, personne ne se doutera de rien, je consulterai un guide pour dissimuler, soyez tranquille.
A grand peine il s’en va après m’avoir baisée cent fois la main. J’ai été bonne, tendre même, son amour a déteint sur moi.
Il ne promet pas d’aimer toujours, mais je puis vous signer une garantie d’un an pour le moins si je ne l’épouse pas. C’est beaucoup un an quand on a vingt-trois ans et quand on n’est pas aimé.
De suite je cours calmer l’amour-propre blessé de maman, je raconte tout, tout, en riant pour ne pas paraître amoureuse. Pour le moment assez, au fur et à mesure que je me souviendrai je raconterai. Je suis tranquille, heureuse, surtout heureuse et fière devant les miens qui avaient déjà abaissé les queues et les oreilles.
Il est tard vraiment, il faut dormir. Je regrette à présent de ne pas l’avoir embrassé; après le couvent cela vaudra mieux, mais non, c’est inutile, quand je serai tout à fait décidée de le ficher au diable je lui donnerai un baiser comme fiche de consolation.
Il m’est cher à présent, je l’ai retrouvé, il me semblait déjà perdu. On aime bien plus la chose qu’on retrouve, la chose qu’on a cru perdue. Je parle atrocement, je suis endormie.

Poznámky

"Le Surprenant" — the Surprising One — Marie's nickname for the Count Audiffret, a previous romantic interest. ↩
"Rate du Pape!" — Marie's invented comic oath, literally "Pope's spleen!" ↩
In Russian in the original. ↩
Santi Giovanni e Paolo: the church and convent on the Celian Hill in Rome, held by the Passionist order since 1773. ↩