Dimanche 5 mars 1876
Je ne vais pas à l'église, toujours à cause de ces Russes qui vont faire des commentaires.
La crainte d'une visite de Bruschetti me fait sortir à trois heures. A la villa Borghèse il y a une grande course. Un homme qui s'engage à faire quarante fois le tour de la place de Sienne (une grande pelouse dans la villa même) en une heure et cinq minutes.
Grand concours de monde sans doute à la tête duquel se trouve la ravissante princesse.
Depuis Doria, j'admire beaucoup Marguerite. Pendant
Hamilton j'admirais Gioia, pendant Audiffret Robenson. Je pense que chez les autres l'effet est contraire.
Zucchini I Zucchini est là. Pandola, l'immense député, aussi. Et de loin je vois arriver, ho ! Bruschetti, fi !
Nous arrêtons pour voir la course. Loëbecke s'approche. Ai-je dit que hier maman lui avait parlé au Pincio, et qu'il a été chez nous. C'est un bon, gros jeune Allemand, très comme il faut et débonnaire.
On voyait mal de la voiture, nous sommes descendus, moi, Dina et Walitsky et suivis de Loëbecke nous allons par le gazon plus ou moins fleuri vers la place de Sienne qui se trouve comme on sait dans un enfoncement de sorte que tout autour il y a des degrés assez respectables et que je ne voudrais pas monter comme un escalier. Nous nous arrêtons sur le bord. Zucchini est là, il me fait rire. Depuis que je sais son histoire il me paraît si misérable et lamentable !
Doria blanc, passe, bien mis et très bien... Une foule d'autres. Cela me rappelle les courses des chevaux, tout ce monde qui se promène sur l'herbe est d'un effet très gracieux.
Pan ! j'aperçois mon cher cardinalino et me détourne parler à Loëbecke parce que je sens que je rougis.
— Bonjour Mademoiselle, dit-il en arrivant.
— Bonjour Monsieur.
Voilà deux personnes qui existent pour moi indépendamment de l'autre. Doria et Antonelli.
Doria, majesté, glace et terreur, Antonelli gaieté, coquetterie et charme.
Antonelli me plaît visiblement.
[En travers: Me suis-je donné assez de mal pour me faire croire qu'An-tonelli me plaisait I]
Quelque temps après, Plowden nous trouve et tous six nous nous amusons à regarder courir l'homme qui fait ses quarante tours. J'ai dit que je mangeais des violettes, et Plowden et cardinalino m'en demandent et je leur en donne de mon bouquet et ils en mangent comme deux ânes. Antonelli a fini par manger les fils de soie que je tirais de ma frange.
On arrange une cavalcade pour demain, dans la campagne, à la Farnesina.
— Bien, dis-je, seulement il faut demander si maman le veut, je ne puis rien décider.
— C'est juste, je viendrai ce soir chez vous, si vous le permettez et on décidera.
— Bien.
La course finie nous allons vers la voiture, et comme Antonelli demande à maman la permission de venir, on invite aussi les autres.
Comme cela, gaie et tranquille, je vais à la maison ou plutôt non, nous allons dîner chez Spillmann aîné, et je le trouve si mauvais que je m'en vais à la maison.
Loëbecke est arrivé le premier, nous étions déjà pendant un certain temps au salon lorsqu'on annonça... fi ! fi ! fi ! fi ! Vous comprenez. Je me jette dans ma chambre, me laisse tomber sur une chaise et pleure comme une misérable.
Rien ne peut donner une idée de l'aversion que j'ai pour ce monsieur. Si, écoutez, à côté de lui le comte polonais me paraît un charme.
Il fallait aller au salon, mais il fallait aussi avoir du courage, mes perturbations corporelles devant la porte ressemblaient à celles de Marguerite dans la scène de l'église. Enfin je suis sortie ! Cela m'a coûté assez, je vous jure.
Loëbecke me donne une rose,
— Elle est fanée, dis-je.
— Vous aimez seulement les fleurs fraîches ? demande l'horreur.
— Oui !
— Quelquefois on aime à garder d'autres fleurs.
— Oui, oui.
— Vous aimez à changer.
— Oui.
— Les personnes aussi.
Voyez-vous cette outrecuidance ! A changer les personnes, je l'ai donc changé I Satané animal du diable !
Ma tante écrit qu'elle a rencontré Audiffret, qu'il a demandé de nos nouvelles, qu'elle a dit qu'elle voulait acheter son château. Il le vend, dit-il, parce qu'il a assez de Nice. Desforges dit qu'on doit le vendre pour ses dettes. Il a perdu tout son chic, dit ma tante, il fait pitié. De désespoir sans doute il fait la cour à la Pointue. Mais j'aime mieux ça que l'OIive, d'ailleurs via ! Car voici Antonelli qui entre. [Deux lignes cancellées] Nous allons déballer ma selle dans l'antichambre et c'est là que Plowden nous trouve tous. Bruschetti a apporté des billets pour demain pour l'ouverture du Parlement. Je ne lui adresse pas une fois la parole, je ne peux pas ! Il a une mine piteuse, parfois désespérée, mais c'est plus fort que moi. Il s'en va
enfin ! 0 Gioia ! je redeviens gaie et heureuse.
Pietro est un charmant enfant, ses boutades m'enchantent. Par exemple il apporte des cartes et me prie de jouer; Plowden demande aussi de jouer.
— Mais on ne peut pas ! s'écrie le fougueux fils de prêtre en ouvrant de grands yeux.
— Si, si, dis-je, on peut jouer à trois, c'est la même chose.
— La même chose, dit-il en me regardant comme si on l'avait piqué avec une épingle, oh ! d'abord et, retournant à moitié sa chaise, il se détourne en pinçant ses lèvres et en regardant le plafond.
A raconter ce n'est rien. Cette impertinence est mieux qu'un compliment sucré.
J'ai, tout en écrivant, sa voix dans les oreilles, j'en suis très amoureuse. Je le dis tout naturellement comme je le sens. Quand il s'en va je suis fâchée, je n'en ai jamais assez. C'est absurde de s'amouracher de gens, comme moi !
— Au moins pour tourmenter Pietro, dit Dina, sois bonne avec Bruschetti.
— Tourmenter ! je n'en ai nulle envie. Tourmenter, exciter la jalousie, fi ! en amour cela ressemble au fard que l'on se met sur le visage. C'est vulgaire, c'est bas. On peut tourmenter involontairement, naturellement, pour ainsi dire, mais le faire exprès, fi ! D'ailleurs je ne peux pas le faire exprès, je n'ai pas assez de caractère. Est-ce possible d'aller parler et faire l'aimable avec un monstre quelconque quand le cardinalino est là et qu'on peut lui parler ?
Cette canaille fait une cour obstinée à maman qui l'appelle son cher enfant. J'aime à le voir si gentil avec elle. Il s'est plaint de ses parents qui ne veulent pas qu'il ait des chevaux parce qu'il a trop dépensé lorsque, s'étant échappé à dix-sept ans, il s'est engagé dans l'armée. Il aura vingt-trois ans en avril.
Un enfant par l'âge et par le caractère.
Il n'est pas plus petit que le Surprenant.
Ohimè ! la romance de Mignon ne me touche que comme musique, quant aux associations comme disent les Anglais, requiem si non eterno, du moins pour le moment
On ne me taquine plus pour Audiffret, on ne parle que de Pietro et je souris de la façon que vous savez.
Mais, en conscience, il faut une réponse concernant l'eau bénite et les anneaux de la chaîne de Saint-Pierre. La voici:
Le Saint Père a tout refusé ! Le cardinal Antonelli a des occupations bien plus graves que l'emprisonnement d'une vilaine petite âme très corrompue. Mais nous avons trouvé un moyen qui, pour quelque temps du moins, nous donnera quelque repos. Nous avons renfermé son âme dans un vase rempli d'alcool, comme on fait des objets monstrueux d'histoire naturelle. Sur ce, au revoir, tu devrais bien te faire moine quand on aura vendu ton château.
Amen !
Les moines de Cimiez.
Voilà la fameuse correspondance terminée, ou suspendue. Je n'ai pas le temps de m'en occuper à présent.
Qui me donnera à moi, des anneaux capables d'enchaîner l'âme encore si verte de celui dont Saint-Pierre est le patron ! Je ne pense qu'à le revoir, le voir encore et toujours et encore.