Deník Marie Bashkirtseff

Encore Belle-de-jour.
Pendant mon sommeil j'ai distinctement entendu une voix répéter trois fois "Bergerault ! Bergerault ! Bergerault !". Que le diable l'emporte.
A onze heures, en costume sombre, je vais au Capitole avec Lola, Dina et Domenica. Nous repassons encore les statues, Lola fait rire par ses remarques. Je crois que nous avons scandalisé un monsieur par notre examen scrupuleux du gladiateur mourant. Il est entré et a trouvé deux femmes derrière et deux femmes devant examinant la statue de l'air le plus bête du monde.
Fortuné est avec nous, ça l'amuse.
Nous sortons un peu honteuses mais vraiment on a tort de penser mal, en ce qui est de moi je regarde les statues les plus nues sans aucune arrière pensée et par une bonne raison c'est qu'un homme tout nu est très laid et même ridicule. Je ne me lasserais jamais d'admirer Agrippine, elle a un menton bien prononcé et potelé, un nez admirable de forme et d'expression et une petite bouche un peu pincée qui me ravissent. D'ailleurs Néron lui ressemble tout à fait de profil. Cette expression cruelle me plaît.
De là nous passons au Panthéon italien, il n'y a que peu de bustes placés. La figure de M. Poussin m'a frappé par sa beauté majestueuse, il a l'air de Pierre le Grand, puis au Musée étrusque, où nous entrons et faisons grand bruit des petites statuettes brisées, d'un derrière de taureau en bronze, d'un devant de cheval également en bronze et d'un tas de petits pots en terre, nous nous imaginons que c'est la batterie de cuisine des dieux et les custodi nous suivent en s'étonnent de notre gaieté. Puis la galerie des tableaux qui est assomante.
Et il y a des crétins qui admirent ces affreux barbouillages, des vierges sans sourcils, de vrais masques au lieu des figures humaines. Le martyr de saint Sébastien abonde, il m'agace comme la tète de la Cenci. Dans un coin je trouve un gentil tableau, l'enlèvement d'Europe, toile de 30 c. Europe est sur le dos d'un taureau qui traverse la mer à la nage. Il faut que je copie cela.
Il y a des Titien avec ces beaux cheveux roux, et ces poignets énormes, principalement la figure de sa bien-aimée à laquelle tous ses tableux ressemblent.
Pas une toile n'a attiré mon attention, si, une Madeleine qui avait l'air d'une Chinoise malade. Un abominable museau. L'éternel saint Sébastien qui est criblé de flèches et qui semble ne pas le sentir, tout comme si on lui lançait des roses.
Sainte Pétronille, du Quercino, m'a retenue quelques minutes, parce que Bensa m'avait donné à copier deux mains et une tête d'enfant qu'il a copié lui-même de ce tableau quand il avait vingt-deux ans. Ses copies sont atroces à ce que je vois.
Les bustes de Socrate (il y en a trois dans le musée) m'amusent. Que de philosophie dans son nez !
[En travers: Tout ça je l'ai visité en barbare.]
Nous retournons à l'hôtel pour quelques instants, je prends un petit verre de vin et mange un pain et nous repartons.
Au Vatican, nous n'avions qu'une heure et demie, nous n'avons fait que passer, parlant haut et faisant nos remarques, par les chambres de Raphaël, les loges de Raphaël qui m'ont désappointée; la galerie de tableaux. A la bonne heure ! Ce sont des figures vivantes, de beaux tableaux qui font plaisir à voir.
Dans la chapelle Sixtine nous faisons tant de tapage que le custode vient crier silenzio !
Après avoir regardé le célèbre Jugement dernier de Michel-Ange et trouvé que tous ses hommes étaient de la même couleur, ce qui n'est pas naturel, je me suis en allée dans le fond, derrière les bancs.
Là il y a une porte que nous avons vainement essayé d'ouvrir, alors j'ai regardé par le trou de la serrure, Lola suivit mon exemple mais elle se recula en poussant un cri, elle m'a intrigué, j'ai encore regardé mais à peine avais-je appliqué l'œil au trou que je reculai aussi avec une exclamation suivie d'un paroxysme de gaieté inconvenante dans une chapelle, Dina et Lola riaient comme moi. C'est que au lieu de l'appartement que j'avais vu la première fois, je ne vis cette fois qu'un œil immense et la moitié d'un nez. C'était si effrayant que ça en a été inattendu, non c'est le contraire que je veux dire.
Il faut revenir, nous avons peu vu.
Ah ! le martyr de saint Erasme par Poussin. Quelle horreur. J'ai aussi vu les Raphaël, mais vous ne vous attendez pas, n'est-ce pas à un guide Diamant.
Cependant en bonne conscience je devrais parler de la Transfiguration puisque tout le monde en parle.
Non, vrai, c'est très beau et très naturel. Mais ce coquin de Raphaël peignait fort peu lui-même. Il dessinait, mais ce n'est pas assez.
Je n'ai pas été assez longtemps pour critiquer, à un autre jour.
Comme nous nous mettons à table M. Besnard vient, mais on ne le reçoit pas.
Je passe la soirée à dire des bêtises sur les statues, et à nouer un ruban autour du cou de Prater. Maman est malade et je suis inquiète de Nice. Depuis trois jours aucune lettre.
Il est tard, je me hâte, j'ai sommeil.
Un tas de petites inquiétudes, Nice, puis une robe antique qui ne marche pas, enfin bonne nuit ! [//]: # ( 2025-01-18T22:30:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 958-1019. Haunting dreams of "Bergerault" voice. Extensive museum visits: Capitole with Gladiator statue, Panthéon italien, Etrusque museum, Vatican with Raphael chambers and Sistine Chapel. Humorous incident looking through keyhole. Art criticism of Titian, Raphael, Michelangelo. Marie's irreverent "barbarian" approach to culture. Anxiety about no letters from Nice. )