Vendredi 28 janvier 1876
M. d'Epinay vient et après un quart d'heure d'innocente causerie nous allons avec lui à la Villa Médicis, l'Académie de France, et il nous conduit dans l'atelier de M. Besnard-Galula, l'ancien atelier d'Horace Vernet.En rentrant maman recula, elle vit reflétée dans une glace une femme toute nue, elle allait dire à d'Epinay de la prévenir, lorsqu'elle s'aperçut que ce n'était qu'un tableau. Le peintre a dû être content, on ne pouvait pas lui faire un meilleur compliment. D'ailleurs c'est un Galula tout à fait chic, tout à fait dans le mouvement. Il a passé deux hivers à Nice, il y a deux ans de cela. Après l'atelier nous visitons la célèbre villa, le bosco, si noir, si mystérieux si adorable.
Pour monter l'escalier presque abrupt qui conduit à la rotonde maman se trouve trop fatiguée, mais je le monte moi, la vue est fort belle de cette hauteur, on voit les vieux murs, les collines, M. Besnard a l'air d'un homme tout à fait comme il faut et du monde. Il est châtain clair, une petite barbe ronde, une mise soignée. En un mot pour un Galula il est très magnifique et aimable.
Nous rentrons pour prendre Dina, sa mère et Lola et nous trouvons un commissionnaire qu'il faut autoriser à prendre nos paquets de Paris à la douane.
Je ne savais comment donner cette autorisation.
- Sua Eccelenza non ha che da fare come quel signore: me dit l'homme en me montrant une carte de visite sur laquelle mes yeux étonnés lisent: Michel Paparigopoulos, chargé d'affaires grec. Je demande s'il est pas marié, non, s'il est brun, oui; s'il est jeune, oui, s'il demeure avec sa mère, oui ! C'est lui, l'autre se nommait Michel, celui-ci aussi, c'est le même. Maman donne sa carte au commissionnaire en lui disant de prier M. P. etc. de venir demain chez nous.
Mais elle n'a pas la patience d'attendre à demain et pendant que je me promenais avec Domenica, Dina et Lola et moi cherchions vainement Soroka, elle alla chez Paparigopoulos, c'est à dîner qu'elle nous raconte cela. Après l'avoir fait attendre dix minutes pendant lesquelles elle a entendu les domestiques courir, le soufflet fonctionner, la porte s'est ouverte et un jeune homme brun, élégant et assez beau apparut.
- M. Michel Paparigopoulos, demanda maman.
- C'est moi, Madame.
- Mais non ce n'est pas vous, s'écria-t-elle, ce n'est pas vous que je connais ! etc.
On s'explique, mais le ministre est enchanté, charmé, honoré, et aura l'honneur de venir demain présenter ses hommages à Madame. La conversation s'est engagée et a duré plus de vingt minutes.
Voilà une bizarre aventure, nous en rions très fort, et la soirée est animée, d'ailleurs depuis l'arrivée de nos voyageuses nous rions beaucoup, presque comme avec mes Gâces.
Je voudrais savoir qui est Soroka ?
La moindre des choses est un événement dans notre solitude, et je m'attache au nouveau Soroka comme le malheureux qui se noie s'accroche à un brin de paille. A peine pourrais-je le reconnaître si je le voyais dans la rue.
Non, ce n'est pas de Soroka qu'il s'agit. Le carnaval approche, bientôt les bals et les réceptions vont cesser et rien, et rien et rien.
Je ne crois pas parce que je suis trop découragée et trop malheureuse. Tout le monde demande:
- Comment, Madame, vous ne vous êtes pas faite présenter au Quirinal ?
Vous vous figurez facilement l'effet que me font ces paroles. Je n'ose plus prier, j'ai honte de me lamenter, mes plaintes me remplissent les oreilles, je suis brisée, je ferme les yeux comme pour me détacher du monde entier et pleure en silence.
[//]: # ( 2025-01-18T21:45:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 524-565. Visit to Villa Médicis with M. d'Epinay, meeting artist Besnard-Galula in Horace Vernet's former studio. Humorous incident with nude painting reflection. Mistaken identity with Greek chargé d'affaires Michel Paparigopoulos. Marie's growing desperation about social isolation and not being presented at the Quirinal. References to Soroka and approaching carnival season. )