Dimanche, 23 janvier 1876

Je me fais un large vetement blanc pour la maison pour le printemps a Nice et je suis triste, je m'ennuie a Rome, il me semble qu'il y est deja temps de retourner. Une absence de Nice ne peut pas durer plus de trois semaines. Nice, miserable ville, pourquoi n'y puis-je vivre comme j'aime: J'etais a l'eglise, je ne connais personne !
A Nice je connais tout le monde. Mais vivre a Nice, autrement qu'en reine, ne vaut pas la peine. Nice est trop petite pour qu'on y vive simplement. Qu'est-ce que je dis donc ! A Nice je connais tout le monde ! Mais je ne connais personne a Nice, et personne ne veut de nous !
Je voudrais bien ne plus parler de cela, c'est connu, tres connu, et c'est sous-entendu a chaque page. Ainsi, n'en parlons plus.
(Annotation de la B.N. le feuillet 9 est mutile, le 17 septembre 1938 . PMB]
Je suis triste, je suis a l'etranger, j'ai envie de retourner chez moi, pour un jour seulement, car si j'y reste plus longtemps encore partir. Je n'ai pas une ame qui m'occupe et je ne puis rester en place.
Pourquoi sommes-nous si mal a Nice ?
Ah ! comme je m'ennuie ! Si au moins nous etions tous ensemble. Quelle folle idee de se separer ainsi ! Il faut toujours etre ensemble, les ennuis semblent moindres, on se sent mieux. Jamais, jamais on ne se partagera plus en deux. Nous serions cent fois mieux ensemble, grand-papa, ma tante, Walitsky, tout le monde.
Sait-on ce que c'est que Walitsky ? Je me suis contentee jusqu'a present de le designer par un W. Walitsky est le fils de M Walitsky de Kharkov, marie a la baronne Rosen. Avant ils etaient riches; mais le pere, par trop de confiance et de bonte, s'est ruine, il est mort lui et sa femme. Notre Walitsky a deux soeurs et deux freres, quant a lui il est notre ami comme son pere etait notre ami. Walitsky c'est la creature la plus devouee, la plus desinteressee, la plus honnete, la meilleure du monde. Il est plus qu'un ami, plus qu'un parent, il est pour chacun de nous un second soi-meme. Il est grognon, ennuyeux quelquefois, mais ce n'est rien. A present qu'on le connait je continuerai a le designer par un W.
Il y a tant de monde a la villa Borghese que je suis etourdie.
Nous avons vu deux fois le grand Doria, une fois a l'entree et une fois dans la villa. Il m'a reconnue. La princesse se promenait la avec sa livree rouge. Je suis tres regardee a cause de ma robe blanche, et je me sens genee. Au Pincio et au Corso un monde fou.
Le soir nous allons au teatro Apollo, on donne "La Vestale" et un ballet.
Je suis en blanc et une coiffure grecque. Il y a beaucoup de monde et surtout beaucoup d'hommes, entre notre loge et la scene il n'y avait pas une femme.
Le marquis de Villamarina Montereno m'a beaucoup lorgnee, il se souvient de.......
[Ecrit a l'envers, en fin de page] Un oratoire blanc, un atelier, une machine en bronze pour battre dessus. (Caracalla)

Poznámky

"B.N." — the Bibliothèque Nationale (now Bibliothèque nationale de France), where the original manuscript of Marie's diary is held. "P.M.B." is the archival notation of the curator; the annotation dates the discovery of damage to the manuscript.
"Un second soi-même" — a second self: the classical philosophical formulation of true friendship (from Aristotle via Cicero); applied by Marie to Walitsky with unusual warmth and gravity.
"The tall Doria" (le grand Doria): a member of the Doria family distinguished by his height; apparently a recurring presence on the Roman promenade.
The Teatro Apollo: the principal opera house in Rome, built in 1795 on the site of the Castel Sant'Angelo's ramparts; it was demolished in 1889 to make way for the embankment of the Tiber.
La Vestale: opera by Gaspare Spontini (1807); a tragedy set in ancient Rome featuring a Vestal Virgin who breaks her vow of chastity for love; one of the great works of early 19th-century opera.
A Greek coiffure (coiffure grecque): the classical hairstyle Marie has been practising throughout the carnet — hair arranged in bands and coils following ancient sculptures.
The ellipsis is Marie's own — a characteristic teasing gesture, leaving unspecified what the Marquis "remembers" of a previous encounter.
Marie's jotted wish-list for her ideal home — the bronze machine refers back to her January 12 entry, where she admired Caracalla's bronze doors and resolved to have one to recall their sound. An oratory (private chapel) and a studio complete the dream.