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Lundi, 3 janvier 1876
« Je pars dimanche à trois heures » ai-je dit, ou plutôt crié et dimanche à une heure de l’après-midi tout est sans sus dessous, les malles sont encore vides et le plancher est couvert de robes et chiffons.
Pour ma part je me mets en gris et attends tranquillement.
Collignon et Dina travaillent et si bien que tout est prêt pour l’heure du départ. Nous déjeunions encore lorsqu’arrive
Fiouloulou ce petit ne savait pas notre départ pour aujourd’hui, dit-il.
Et à deux heures et demie je me mets avec Collignon dans un petit fiacre et nous allons à la musique, et j’écoute encore une fois les musiciens municipaux de Nice.
- Voilà, dis-je à Collignon, si ce morceau est gai, notre voyage le sera aussi, je suis superstitieuse. Et le morceau fut très gai, tant mieux. Je vois encore Galula qui me dit encore une fois adieu. Je n’ai pas vu le Surprenant, mais ça ne me fait rien. Sur la place Masséna nous rencontrons le landau qui nous fait signe de le suivre et on se rend à la gare. Ah ! ...
Là, arrivent l’un après l’autre, Ricardo, le général, Giro et Paris et encore deux messieurs russes que maman connaît par Monte-Carlo. Je cours, je ris, je bavarde comme un oiseau. Qu’ils sont bons tous ! Qu’ils sont aimables, et comme j’ai de la peine à les quitter. Je promets d’écrire à Ricardo, à Bihovetz, à Olga, à Collignon, à Collignon qui m’aime et que j’aime.
Maman, Dina, ma tante, Walitsky, les deux Russes et moi occupons tout un compartiment, et les autres forment un groupe devant la portière.
- Vous affectez cette gaieté, me dit Ricardo, mais au fond vous pleurez j’en suis sûr.
- Ah ! bah ! vous croyez, non.
Quand on s’en va de Nice, Quand on lui dit bonjour, Ce n’est pas une joie factice Elle n’inspire pas d’amour !
- Bravo ! Bravo !
Ce quatrain a ete fait un soir que nous faisions des bouts rimes avec Girofla.
- Donne-moi des cigarettes dis-je doucement à ma tante.
- Bien, apres.
J’ai cru qu’elle allait oublier, mais à Monaco elle en enveloppa une quantité dans du papier et me les donna, elle qui crie quand je lui en demande à la maison. A Monaco on se sépare, et ces maudites cigarettes me font pleurer.
Je regrette le pauvre, le vieux grand-père, ma tante, Collignon, tout le monde. Je suis contrariée de partir avec maman, à Spa j’étais avec elle, et puis je suis habituée à ma tante.
O tourment ! Imaginez-vous tout l’ennui d’un voyage en Italie, sans domestiques, et sans langue avec des changements de voitures sans fin. Maman et Dina ne savent pas l’italien, quant a moi je refuse absolument de me servir de ma langue et prends a peine la peine de me servir de mes jambes.
A force de me plaindre de n’être pas avec ma tante, à force de dire à chaque instant:
- Qui vous a prié de venir avec moi ! Je ne voulais pas aller avec vous ! Je devais partir avec ma tante ! Pourquoi venez-vous avec moi ?
J’obtiens une obéissance passive et un empressement impossibles à imaginer;
La nuit nous nous trouvons dans un wagon plein, je me plains, je pleure doucement et dis les choses les plus chagrinantes à maman, comme une brute que je suis !
Avec tous ses autres chagrins elle a encore celui de voir sa propre fille la dédaigner, lui dire des duretés, et lui préférer sa tante ! Fi !
Pendant vingt-quatre heures qu’a duré cet affreux voyage, je suis restée dans un coin la figure couverte de mon manteau comme César après le Tu quoque ? et n’ouvrant la bouche que pour quelque plainte méprisante. Je m’efforçais de dire tout au monde pour prouver que je n’aime pas maman, qu’elle m’ennuie. Ça se faisait tout seul et je laissais ma vilaine langue.
Enfin vers trois heures, lundi 3 janvier, par cette triste plaine qu’on nomme la campagne de Rome ont commencé à paraître des ruines, des colonnes, des aqueducs, et nous sommes entrés dans la gare de Rome. Je ne sais rien, je n’entends rien, je suis toute décollée, après mes vingt-quatre heures sans sommeil.
On nous mène à l’hôtel de Londres, place d’Espagne, et nous occupons, au rez-de-chaussée, deux chambres et un salon jaune, tout frais, tout propre. Je suis fatiguée, triste. Je ne sais rien, je ne connais personne ici ! C’est la chose la plus désagréable. Dans l’état où je suis il me faudrait quelqu’un pour me soutenir, et maman pleure !
Ah ! mon Dieu !
Il faut vite vite se reconnaître, s’orienter. Rien ne me déplaît comme le changement. Des rues nouvelles, des figures inconnues ! Et pas de mer Méditerranée, le misérable Tibre !
Je suis complètement misérable quand je viens dans une nouvelle ville. J’ai mal à la tête; il fait froid. Je me nettoie, me déshabille et nous dînons, après quoi je m’enferme dans ma chambre pour ramasser un peu mes esprits éparpillés.
J’ai écrit à ma tante, à Giro, à Collignon.
Pas une âme de connaissance !
Etre à l’hôtel, dans une ville inconnue ! Et ma chambre ! Et ma maison ! Là, j’étais habituée ! « Tu l’as voulu tire-toi de là » comme dit la chansonnette que j’ai entendu chanter au Café américain, l’autre soir, à la représentation pour les inondés de Toulouse.
Je l’ai voulu, je ne me plains pas de cela, seulement il est bien naturel d’être un peu mal à l’aise au commencement.
Avant de m’endormir je lis l’Orlando furioso1 de l’Ariosto, et puis m’imagine des scenes a Nice, apres Rome, au printemps.
- Je parie, m’a dit maman, que tu penses faire comme a fait Markevitch avec Tormosoff. Tormosoff l’a abandonnée pour l’Américaine, la saluait à peine et puis quand il est revenu à elle, elle le maltraitait, le chassait, et n’a plus voulu le reconnaître.
En effet, c’est ma plus chère pensée. Mais à quoi sert ? N’est-il pas dit que tous mes plans doivent tomber dans l’eau, tous mes désirs doivent être vains !
Depuis six mois je ne fais qu’annoncer mon départ de sorte qu’on a fini par ne plus y croire.
A présent, je suis partie et je puis dire sans crainte de me tromper qu’on ne s’en fiche pas mal, ni le Surprenant ni les autres.
Non, dites-moi, n’est-ce pas vexant ?
Demain Collignon expédiera la lettre des moines
Je suis superstitieuse, le dernier morceau de musique que j’ai entendu à Nice était gai, mon voyage, ou plutôt mon séjour à Rome sera donc aussi gai.
Enfin m’y voilà. Depuis un an je pleure pour cette Rome, cette ville éternelle. Je n’ai encore rien vu.
Espérons que tout ira bien. Pourvu que nous ayons des connaissances.
Mon Dieu ! Est-ce que je ne vivrai jamais comme les autres ! O Nice ! Le premier pas est fait, je suis partie.
Mon Dieu je Vous en prie, je Vous en supplie, prenez-moi sous votre protection !
Poznámky
In Italian in the original: Orlando furioso by Ludovico Ariosto, Renaissance epic poem (1516). ↩