❦
Samedi, 25 décembre 1875
#### Ah ! son felice, ah ! son rapita !
Trouvez-moi une langue qui exprime avec autant d’enthousiasme ! aussi je m’en sers pour définir mon état.
Vous vous attendez sans doute à quelque événement avec le Surprenant, d’après cet exorde. Je l’ai à peine aperçu et de loin. Ce sont les autres qui.., enfin voilà.
Il fait un temps céleste, tout le monde est dehors. Malgré ma veille d’hier je suis jolie. Je marche avec Collignon et, en route, Winslow se joint à nous et me présente son ami, je ne sais quoi, qui brûlait etc. etc. Gonzalès m’arrête, me dit que je suis belle, je lui réponds qu’il est aimable.
- Je voudrais bien me promener avec vous, dit-il, mais vous êtes avec ces messieurs.
- Ce sera pour une autre fois, dis-je.
Ensuite je rencontre d’Aspremont avec deux charmants Italiens, l’un d’eux est celui qui a des yeux hamiltons.
Je prends la voiture et maman me raconte qu’elle a vu Saëtone et Gonzalès et que ce dernier lui a dit tant de belles choses de moi, lui et son ami Mulinar, qu’elle ne savait comment les remercier.
Manara depuis quelques jours me regarde très fort, pendant que nous sommes arrêtés devant le jardin public avec Varpahovsky, Mme Sapogenikoff, Antonoff, Bihovetz, Yourkoff et Walitsky, Manara achète tout un paquet de ballons et les lance. Cela m’enchante tellement que c’est un sucre. Ces bêtises me plaisent plus que je ne puis dire.
Je me promène, enchantée, heureuse, je chante a mezza voce1 « Mignon » et tout me semble beau. Tout le monde me regarde d’un air si aimable, ceux que je connais me saluent plus que d’habitude, ceux que je ne connais pas me saluent presque. Je voudrais les embrasser tous !
Ah ! que ne sommes-nous bien à Nice ! Je ne voudrais pas partir !
J’ai envie de m’amuser ! Je voudrais appeler tout le monde chez moi, donner un dîner, un bal, un souper, une soirée, faire un carnaval diabolique !
Ah ! que ne sommes-nous bien à Nice ! Ah ! mon Dieu !
Et qui je vois ! Ma vieille passion, Boreel2 ! Il me regarde, mon habillement blanc produit son effet. Je ne le regarde pas.
Je voudrais Saint-Clair, Boreel, les deux Italiens, d’Aspremont, tous, tous !
Ah ! comme je m’amuserai avec le temps ! Quelles bêtises je ferai ! Et ce me sera facile, j’ai toute une famille pour complice, je pourrai faire tout.
J’ai envie de m’amuser, il me semble que le monde est à moi ! Ah ! que ne sommes-nous bien à Nice !
Mon Dieu, faites un miracle ! Je ne le mérite pas, je sais, mais....
Mais vous ne comprendrez jamais combien je suis enchantée ! Je ne touche pas la terre !
Oh ! que je voudrais rassembler tout le monde chez moi ! Ah ! que ne sommes-nous bien à Nice, Nice que j’adore à deux genoux, Nice qui ne veut pas de moi ! Ma ville qui me repousse !
Ville fichue, adorée, mienne.
Bihovetz, Varpahovsky et mes Grâces dînent ici. Ah ! je voudrais tout le monde, tout le monde, tout le monde, tout le monde ! Dieu, Dieu, faites cela. Je ne suis pas méchante au fond, je suis seulement un peu folle.
#### Ah ! son felice, oh ! son rapita ! Dio, Vergine santissima !
Ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! Ah ! ha ! ha ! ha ! ha ! Ai ! ai ! ai ! ai ! ai !
Je suis flambée !3 Et le pire c’est que je ne puis m’en prendre à personne. C’est toi fille imprudente !
Nous allons à l’Opéra.
Maman avec mes Grâces dans la troisième loge au premier, moi, ma tante et Dina dans la seconde loge au second, à côté du Surprenant. Je suis gênée, il me semble que ce stupide personnage en est mécontent. Belle-de-Jour est avec lui. Le Surprenant ne me regarde pas du tout, il se détourne d’une façon presque impolie.
D’enchantée que j’étais je deviens folle, je ne puis rester un instant tranquille, je ris.
Arrive Tournon et, au contraire du fichu Niçois, est très charmant.
Nous causons presque tout le temps. Nos voisins de droite sont mes deux Italiens, ils me regardent et se parlent italien, et moi, les ayant laissé parler assez longtemps, je parlai aussi italien à Dina et ils se turent de suite.
Bihovetz est avec nous. J’ai dit une naïveté à Tournon et sans le vouloir.
- Je voulais venir chez vous, me dit-il, mais votre loge est pleine.
- Ça ne fait rien, répondis-je, venez tout de même, j’aime beaucoup quand il y a beaucoup de monde.
La porte s’ouvre et paraît le Surprenant.
- Eh bien, dis-je, vous fêtez Noël ?
- Mais non, je ne fais rien.
- Comment rien, on envoie des présents, on en reçoit, on s’amuse.
- Ah ! oui, figurez-vous que j’ai reçu une paire de pantoufles grandes comme ça.
- Des pantoufles ?
- Et oui, justement les miennes étaient si usées que cela a été fort à propos.
- Non, vous inventez cela ?
- Mais je vous assure, et une lettre anonyme, qui n’était pas signée.
- C’est très naturel, les lettres anonymes ne sont jamais signées.
- Tiens, voilà que je dis une bêtise: Il y a: Petit Noël a trouvé petit Emile bien sage, espère que continuera !
- Ah ! ha ! ha !
- Oui, et devinez ce qu’il y avait dans les pantoufles, je vous le donne en cent.
- Une paire de gants ?
- Non, je vous le donne en mille.
- Voyons, une cravate ?
- Non.
- Des boutons de manchettes ?
- Non.
- Alors, dit Dina, des bretelles ?
- Non, un pantin, un pantin !
- Oh ! vraiment !
- Oui et je suis désolé, il ne fait pas quik-quik.
- Plaignez-vous donc ! on vous envoie des étrennes et vous êtes mécontent !
- Et, reprit-il, une seule pantoufle était remplie, tandis que l’autre tout à fait vide, c’est mal cela.
Mon cher Emile, je ne me laisse pas si facilement attraper, vous vouliez que je m’écrie: Non, l’autre était aussi remplie ! j’ai compris votre ruse, Bibi de mon âme ! et je dis simplement:
- Vous êtes trop exigeant, un pantin c’est bien assez.
- Et le même jour, poursuivit-il, le même jour j’ai reçu une lettre, une carte de visite: Les religieuses du Bon Pasteur. P.P.C.
Tout le monde éclata de rire.
- Que veut dire P.P.C. ? demandai-je.
- Pour prendre congé.
- Ah ! oui, c’est vrai.
- Mais depuis quelque temps, j’en reçois une quantité, l’autre jour encore, un roi découpé et percé d’une flèche !
- Pas possible.
Toute la loge riait aux éclats, moi aussi, mais je voyais bien que l’homme était furieux et qu’il se doutait de tout.
C’est affreux !
Qu’on se souvienne seulement des plus petites lettres que j’ai envoyées !
- C’est quelqu’un qui voulait faire quelque chose de bien spirituel, continua l’homme, en m’envoyant ces pantoufles, mais je n’ai rien compris. Oh ! mais je reçois une quantité de choses, et on commence à m’ennuyer, ajouta-t-il sérieusement.
- Vous êtes bien heureux, de recevoir, moi je ne reçois rien du tout.
- Je vous enverrai les pantoufles.
- Ah ! si vous dites qu’elles sont grandes comme ça ! que voulez-vous que j’en fasse ?
- Ça ne fait rien, je vous renverrai tout cela.
- Et que voulez-vous que j’en fasse ?
Bigre !4 Bigre ! Bigre ! C’est du joli. Je suis flambée.
Voilà, voilà, que voulez-vous que je dise de plus ? voilà et voilà.
Il est furieux et il me déteste fort bien, je le lui rends.
Des qu’il fut entré chez nous et m’eut saluée, je me mis à parler avec le comte, et dans quelques minutes seulement engageai la charmante conversation qu’on vient de lire.
Pourquoi s’est-il douté ? N’importe c’est fort sale, une demoiselle qui fait de pareilles choses.
Pépino vient, Galula vient. Je ris comme une folle et préviens tout le monde que je suis depuis ce matin dans un état impossible.
A ma grande surprise je vois le Surprenant entrer dans notre succursale5.
Comme on m’a raconté après, je sais qu’il a été question des pantoufles. A peine était-il entré qu’OIga dit:
- Eh bien, avez-vous reçu des étrennes ?
Elle ne pouvait mieux me servir. Puis elle a mordu dans un bonbon, il le lui a demandé, et ils l’ont mangé à deux. Voilà quelque chose qui me rend furieuse.
La musique de « Mignon » produit son effet, je suis émue, amoureuse et folle. Tournon me donne le bras et nous sortons ensemble.
- Lundi chez vous ? me demanda-t-il.
- Oui, lundi, puisque nous partons mardi.
- Vous partez ? c’est décidé ?
- Il parait.
- Pour Rome ?
- Oui.
- Je le regrette, dit-il doucement, de tout mon cœur.
- Moi aussi je suis fâchée de partir.
J’ai posé tout le temps pour ce monsieur et comme il faut, un peu trop peut-être, je crains qu’il ne l’ait remarqué.
En bas, le Surprenant ne peut empêcher sa face d’exprimer l’étonnement en me voyant au bras de Tournon. Nous entrons dans le salon. Audiffret aussi, une seconde après.
- Tournon, dit-il, où est Bergerault, qu’avez-vous fait de Bergerault ?
- Je ne sais, il descendait avec nous, répondit le comte.
Et le Niçois hésita, resta encore une minute et s’en alla regarder les sortants.
- Je ne sais vraiment ce que j’ai ce soir, dis-je, je me conduis comme une folle.
- Il faut vous enfermer, dit ma tante, on ne vous conduira plus au théâtre.
- Vous êtes émue, dit Tournon.
- Mais oui, la musique de « Mignon » me fait un effet etrange, et puis chaque fois je m’imagine que Mignon c’est moi, vous comprenez quelle emotion. Ah ! repris-je, je ne pourrai pas dormir.
- Vous écrivez ? demanda Tournon.
- Non, je chanterai « Mignon. »
Je suis vraiment comme folle ! Une fois en voiture je ne me gêne pas avec le général et me conduis comme une extravagante ou comme un bébé.
On se réunit chez maman et on se raconte tout.
Maintenant, il ne faut pas perdre la tête, il faut après-demain envoyer un Tu pourriras6 ! et depuis après-demain, tous les jours. Une fois partie, Walitsky s’en chargera.
- Ma chère, dis-je à Dina, ne te lance pas dans la diplomatie, par tes ingénuités tu croyais masquer et tu m’as empêché de dire ce qu’il fallait. Il sait tout.
Ah ! voyez-vous, les saletés surnagent toujours.
Il paraît qu’en apprenant notre départ le Surprenant s’est invité, et ils viendront tous lundi.
Ecoutez, s’il sait que c’est moi je n’ai qu’à me pendre. C’est affreux, affreux, affreux !
Et je suis seule coupable, pas moyen de m’en prendre à personne.
Mais pourquoi a-t-il deviné ? N’importe. Je suis perdue pour lui, il me déteste et me méprise et il a raison.
Le bonbon me revient à l’esprit, et me met en colère. Le Surprenant sait tout.
C’est bien fait, fallait pas qu’il y aille !
Georges Dandin7, tu l’as voulu !
Ah ! coquine de Biou !
Il faut me disculper. Et s’il ne vient pas lundi ?
J’ai bien vu par sa manière et dans ses yeux, qu’il sait tout. Il est furieux contre moi. J’aime mieux n’importe quoi qu’une simple indifférence.
Non, c’est vilain. Ah ! une fois, tant pis.
Je suis tout de même enchantée, enthousiasmée, affolée, je ne sais pourquoi, depuis ce matin.
La manière de Tournon envers moi me plaît, il est sérieux, pénétrant, très aimable.
Il y a quelque chose comme... je ne sais comment, chaque chose qu’il dit semble dite doucement, sérieusement. Jette-t-il des paroles en l’air ? Je ne crois pas.
Chez maman je ne parle que de lui mais de la voix d’Audiffret.
On me taquine pour ce dernier garnement. Ma tante avec sa vive imagination le voit jaloux, furieux. Furieux, oui, jaloux, non.
C’est dommage.
- M. d’Audiffret me crache dessus, dis-je, fort bien.
- Voyez ! fait maman.
- J’étais très fâchée, dit-elle, un moment après, il m’a semblé que quand vous êtes entrées, Audiffret, cette Pie rasee a fait une grimace d’impatience puis il a parlé à Desforges et Desforges vous a examinée et n’a pas paru très satisfait.
- Que m’importe !
- Que vous importe ! s’écria ma tante, vous faites tout pour ce garnement.
- Bah !
- Votre lit est joli, dis-je à maman, mais le mien sera encore mieux.
- Oui, dit ma tante, et dans cette coquille sera couchée la Pie rasée.
- Pas de plaisanteries cyniques ! dis-je en imitant une phrase de Vaudeville8, et en riant.
- Oui, dit maman, couché en robe de chambre rayée.
- Fi ! Madame !
Et qui sait ?
Ah ! bien oui, il pense à moi à présent, après mes lettres.
Non, mais il doit avoir une jolie opinion de moi ! Ah ! bigre de bigre !
Tu l’as voulu, tire-toi de là. Je n’ai jamais voulu être découverte.
Joli, très joli, ce qu’il pense de moi.
Un ange vêtu de blanc, blonde et blanche, une voix divine, un pied mignon et faire de pareilles saletés !
Il faudra tâcher d’arranger cela.
Lundi je parlerai, Dina ne s’en mêlera plus.
Ah ! Audiffret ! Qui eut dit ! Y pensais-je il y a trois ans ? Si on me disait alors que je m’en occuperais jusqu’à me salir, je ne croirai pas.
Eh oui, c’est ainsi dans ce monde. On ne sait pas ce qui peut arriver.
Enfin me voilà embourbée. Je crois bien qu’il me crachera dessus !
Mais pensez seulement aux choses que je lui ai écrites !
C’est scandaleux.
Voilà, et voilà et voilà. Ah ! bien oui, grand chose. Puisque je pars. Tout s’oublie, tout s’efface !
Et puis il y a un moyen de s’expliquer.
Poznámky
a mezza voce (Italian): at half voice, softly — a musical term; in Italian in the original. ↩
Boreel: an acquaintance from an earlier season in Nice, whom Marie had once admired; by this point a "vieille passion" — an old passion, already superseded. ↩
Done for (Je suis flambée): slang for "I am ruined" or "I am found out" — Marie has realised that Audiffret knows the Christmas prank was from her. ↩
Bigre!: a mild French oath, a softened form of bougre. ↩
Our annex (notre succursale): the second box occupied by Maman and the Graces — Marie uses a business term ("branch office") to describe the family's divided seating. ↩
Tu pourriras: "You will rot!" — the threatening message Marie has been planning to send Audiffret anonymously; see the earlier December entries where the campaign is devised. ↩
Georges Dandin, tu l'as voulu!: a celebrated line from Molière's comedy Georges Dandin (1668) — the cuckolded husband repeatedly says "Tu l'as voulu, Georges Dandin" (You wanted it, Georges Dandin), meaning: you brought this on yourself. ↩
Vaudeville: light French comedy interspersed with songs. ↩