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Vendredi, 3 décembre 1875
J’étais tranquille, j’étais calme, je suis sortie avec Dina en petit bonnet de loutre, j’étais jolie, on m’a beaucoup regardée. Puis nous avons pris Giroflé, Giro, comme je l’appelle depuis quelque temps; nous l’amenons dîner à la maison et après rions et faisons de l’esprit pour de vrai, mais en vain, il n’y a personne pour nous écouter. Tant de jolis mots perdus ! Si au moins quelque journaliste pouvait les entendre, les nouvelles à la main seraient plus amusantes. J’aurais donné bien des choses pour que le Surprenant puisse nous voir par un trou de serrure; Giro les jambes croisées l’une sur l’autre fumant une cigarette, Dina dans l’attitude d’une poupée chinoise, le menton dans la main, moi étendue par terre à côté de Frédéric.
en travers
Frédéric c’est un chien I
Et ce que nous disions de lui ! Je me suis couchée par terre parce que Dina a dit: c’est une histoire ancienne et sainte ! Ces mots me produisent l’effet que me produisait avant le nom de Hamilton. Je deviens toute nerveuse, toute je ne sais comment et, si je ne me couchais pas par terre, il me faudrait tout briser à commencer par moi-même.
— Je te comprends, dit Dina, même à moi, cela me fait un vilain effet. Comprend-on ces mots dits à propos de la Robenson !
— N’est-ce pas, m’écriai-je en relevant la tête du tapis et en la faisant lourdement retomber ensuite, n’est-ce pas ! Et cela, dit par un Audiffret, un homme vicieux, un coureur, un viveur niçois, qui passe sa vie entre Laura, Gioia, les actrices, les filles, etc. etc. Mais c’est bon pour un Raoul de Bragelonne1, un héros de roman, un homme qui a aimé une femme, et une femme pas du tout comme la pointue américaine.
Dans la bouche d’un gamin comme le Surprenant cela devient dix fois, cent fois plus fort, plus amoureux, plus religieux ! Ecoute, pour qu’on dise autant de moi je donnerais tout au monde ! Une pareille phrase provoquée par une Robenson ! quelque chose de sacré, de saint, avec la Robenson ! Ah ! vois-tu, c’est à en rager !
— Je crois bien, moi, qu’est-ce que ça me fait à moi ! et bien moi, je rage ! dit Dina.
— Ah ! ma chère, si je n’étais pas couchée il me faudrait casser quelque chose, exterminer quelqu’un ! Tiens, je crois que je vais me lever et casser cette chaise, et je me levai pour le faire mais Dina m’arrêta en me faisant observer que nous n’étions pas riches en meubles.
Les cartes me prédisent des noirceurs. J’étais tranquille et voilà que je deviens encore jalouse du monde entier, en général et de Robenson en particulier que j’ai entrevue aujourd’hui à la Promenade et en voiture fermée.
C’est terrible que d’être méprisé et abandonné de tous ! Un instant en été j’étais mieux, l’hiver vient et de nouveau je deviens la plus malheureuse des créatures. Sans parler du Surprenant mais stupide Emile d’Audiffret, voyez tous les autres, des saligauds, des chiens, des Hamiltons, et qui me crachent dessus.
Il faut que cela change ou j’en crèverai ! Les cartes me prédisent une mort prochaine. J’étais patiente tant que j’étais enfant, mais le douze du mois de janvier j’aurai dix-sept ans ! Je suis désolée, malheureuse !
Devant Giro et Dina, j’ai chanté « Connais-tu le pays... ». En chemise et petite jupe comme Mignon, et les cheveux épars, et avec gestes et sentiment, comme une actrice en un mot. J’ai admirablement bien chanté.
Le Surprenant ne regarde que Pasqua, et ne va que dans les coulisses. On le dit amoureux de Meccoci, la prima donna leggiera2. Je crois que je vais avoir un caprice pour Pasqua, je lui donnerai des bouquets et un bijou. Il m’est déjà arrivé il y a de cela sept ans de protéger une chanteuse en Russie, je lui ai donnée un beau médaillon avec une émeraude. Cela me distraira.
Je m’ennuie comme une misérable.
Il est minuit, je ne serai pas fraîche demain, mais qu’importe la figure ! C’est sans doute notre malheureux sort d’être méprisés de tout le monde.
Oh ! si vous saviez comme c’est terrible pour un caractère comme le mien.
Seule, partout, toujours seule ! Qu’ai-je fait de si mauvais pour être si punie, si maltraitée ! Je ne parle pas d’Audiffret, ce serait du luxe.
Je me tourne vers Dieu et il me repousse, il ne m’écoute pas. Serai-je un jour heureuse ? Jamais, puisque je vais mourir.
Tu dis cela, parce que tu es amoureuse, direz-vous. Non, je ne dis pas cela parce que je suis amoureuse, il y a deux ans de cela, et l’année dernière on ne peut pas dire que j’aie été amoureuse et j’étais tout aussi misérable qu’à présent. Je suis lasse, lasse, lasse de ces éternelles lamentations.
Et le moyen de ne pas me lamenter !
Oh ! je dois être une grande coquine ! sans cela Dieu ne me rendrait pas si triste, si abandonnée !
- Mme de Daillens m’a raconté, a dit Dina, que la Robenson a noué la cravate de Bibi devant tout le monde, chez Prodgers: Venez ici, mon cher, que je vous arrange votre cravate, a-t-elle dit, et Bibi s’est agenouillé devant elle. Toutes les dames étaient scandalisées.
Voilà encore une chose qui me met en colère !
Pourquoi moi seule je suis méprisée ! Si j’étais laide, ou bête ou fourbue, ou vieille, comme les Lacroix, la Storiatine, mais j’ai seize ans, je suis jolie, j’ai de l’esprit. Il ne faut naître ni beau, ni spirituel, ni riche, dit un proverbe russe, mais il faut naître heureux.3
Oui, heureux, c’est le plus grand mot. Pourquoi suis-je malheureuse ?
Tous les soirs je dirais, ce que je dis ce soir, si ce n’était pas absurde de répéter la même chose.
Croyez bien que si je ne le dis pas, je le pense toujours, et tout l’hiver dernier je l’ai pensé. A chaque instant, partout, à la leçon comme au théâtre. J’irai prier... oui, à quoi bon ! Est-ce qu’on m’entend, est-ce qu’on m’exauce, est-ce qu’on a de la pitié pour moi !
Hélène et Lise Howard sont heureuses, elles ! Leur bonheur m’est une injure, car elles m’ont outragée !
Je demande pourquoi je suis malheureuse ! Non, je n’ai pas d’esprit, est-ce qu’on demande de pareilles choses, quand on a de l’esprit.
On naît heureux ou malheureux et rien n’y fait, ni prières, ni larmes, ni lois !... J’en suis la preuve vivante. Tout me manque !
Ah ! oui, j’ai tout un appartement à moi, j’ai des robes, des bottines comme personne ! Mais pourquoi ! Mais à quoi cela me sert !
Il est minuit et demi.
Quand donc irai-je à Rome. Je veux étudier, je perds mon temps pour rien, si on ne fait rien, on doit s’amuser, aller dans le monde. Je perds mon temps et je m’ennuie, le sale monde de Nice me repousse.
Oh ! s’ils savaient combien ils me font de mal ! Des plaintes, fi ! Je ne veux pas de leur pitié, je les hais tous, ils me haïssent bien sans savoir ce que je suis !
Oh ! misère des misères ! Chien de chien ! Bigre de bigre !
Non, j’irai tout de même prier. Qui sait ?
Que me resterait-il si je n’avais pas l’espérance, tant qu’on vit, on espère.
Poznámky
Raoul de Bragelonne: the hero of Dumas's Le Vicomte de Bragelonne (1847–1850), who loves Louise de La Vallière faithfully all his life. ↩
Prima donna leggiera — Italian: light soprano, specialising in coloratura roles; the most agile voice type in the opera hierarchy. ↩
Russian proverb: Ne rodis' krasivym, a rodis' schastlivym — "Don't be born beautiful, be born lucky." ↩